Projet de forages dans une zone marine protégée

Les projets de forages exploratoires au large de Terre-Neuve ne seront plus obligés de passer par le processus normal d’évaluation  environnementale, Ottawa ayant décidé de les en exempter pour accélérer leur réalisation.
iDario Lopez-Mills Associated Press Les projets de forages exploratoires au large de Terre-Neuve ne seront plus obligés de passer par le processus normal d’évaluation environnementale, Ottawa ayant décidé de les en exempter pour accélérer leur réalisation.

Au moment où le gouvernement Trudeau s’associe à une démarche menée aux Nations unies et s’engage à protéger 30 % des milieux marins du Canada d’ici 2030, il évalue un projet de forages pétroliers dans une zone protégée pour respecter ses engagements internationaux de conservation des océans. Disant s’appuyer sur la « science », Ottawa juge que cette recherche d’énergie fossile peut être compatible avec la préservation des écosystèmes.

Le gouvernement fédéral a annoncé jeudi dernier qu’il se joint à l’Alliance mondiale pour les océans « afin de contribuer à galvaniser les efforts internationaux en vue d’atteindre un objectif de conservation de 30 % qui permette au milieu marin et aux économies marines durables de prospérer ». Ce regroupement d’États espère faireadopter cet objectif lors de la prochaine rencontre des pays membres de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.

Le gouvernement fédéral protège déjà environ 14 % des vastes milieux marins du pays, grâce à la création de « refuges marins », qui comptent pour 4,93 % du territoire maritime. On les retrouve dans différentes régions, dont le golfe du Saint-Laurent, mais aussi le long de la côte Est. Le plus vaste refuge marin situé au large de Terre-Neuve a une superficie de 55 353 km2 et il est désigné sous le nom de « Fermeture du talus nord-est de Terre-Neuve ». Il a été établi en avril 2019 dans le but de « protéger les coraux et les éponges et [de] contribuer à la conservation et à la biodiversité à long terme », selon ce que précise Pêches et Océans Canada. Le ministère ajoute que ce secteur est associé à « une zone d’importance écologique et biologique qui soutient une grande diversité, y compris plusieurs espèces en déclin ».

Les normes internationales sont claires et rejettent toutes formes d’activités industrielles dans les aires protégées et les zones faisant l’objet d’autres mesures de conservation efficace  

Cette zone protégée pourrait toutefois faire l’objet d’une campagne de forages pétroliers au cours des prochaines années, a constaté Le Devoir. La compagnie BHP Canada, qui possède deux permis d’exploration qui chevauchent ce refuge marin, souhaite y mener un total de 20 forages d’ici la fin de la décennie. Le projet, qui a été déposé deux mois après la création du refuge marin, est actuellement analysé par l’Agence canadienne d’évaluation environnementale.

Le promoteur reconnaît d’ailleurs que « la zone du projet chevauche certaines parties d’un refuge marin », mais aussi d’une zone d’importance écologique et biologique « désignée aux termes de la Convention des Nations unies sur la biodiversité » et d’un « écosystème marin vulnérable ». Dans la description du projet, BHP Canada précise toutefois qu’« aucune interdiction d’activités marines comme celles qui sont proposées dans le cadre du projet n’est associée à ces zones ».

La pétrolière souligne en outre que cette région maritime, qui se situe dans le secteur des Grands Bancs de Terre-Neuve, fait partie de l’habitat de plusieurs espèces de poissons, d’oiseaux et de mammifères marins, dont 36 « espèces désignées comme en péril ou préoccupantes sur le plan de la conservation ». L’entreprise promet toutefois la mise en place de plusieurs « mesures d’atténuation » pour réduire les risques environnementaux, notamment les risques de déversement lors des forages, qui seraient menés à de grandes profondeurs.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir La zone ciblée pour les forages pétroliers fait partie de l'habitat du rorqual bleu, une espèce en voie de disparition.

Science

Questionné sur ce projet, le cabinet de la ministre de Pêches et Océans Canada, Bernadette Jordan, a indiqué que la protection des océans est une « priorité » pour le gouvernement Trudeau. « Une zone protégée signifie que l’océan a un droit de veto : rien de nocif pour l’écologie océanique ne peut s’y produire. Toutes nos décisions concernant la création de ces protections reposent fermement sur la science. Les activités d’exploration pétrolière et gazière peuvent donc être autorisées dans certains refuges marins s’il est déterminé que les risques pour la zone sont effectivement évités ou atténués. Cela fait partie de la norme de protection du Canada pour d’autres mesures de conservation efficaces par zone, y compris les refuges marins, qui évalue les activités au cas par cas. »

Le cabinet de la ministre a ajouté que « les refuges marins qui chevauchent des zones où se déroulent des activités d’exploration pétrolière et gazière peuvent continuer à compter pour les objectifs de conservation marine du Canada jusqu’à ce que l’extraction commence en vertu d’une licence de production ». Selon les règles établies par le fédéral, il est toutefois interdit d’utiliser des engins de pêche « entrant en contact avec le fond » dans ces refuges.

Les activités d’exploration pétrolière et gazière peuvent [...] être autorisées dans certains refuges marins s’il est déterminé que les risques pour la zone sont effectivement évités ou atténués

Pour le biologiste Alain Branchaud, spécialiste de la protection des milieux naturels, le gouvernement Trudeau fait preuve d’incohérence dans la protection des milieux marins. « Les normes internationales sont claires et rejettent toutes formes d’activités industrielles dans les aires protégées et les zones faisant l’objet d’autres mesures de conservation efficace, telles que les refuges marins. Le gouvernement fédéral agit de façon inconséquente en s’engageant à atteindre 30 % d’ici 2030 tout en autorisant des forages exploratoires dans des refuges marins au risque de les voir ne plus être comptabilisés pour l’atteinte de son objectif », a ainsi expliqué le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec.

Le projet de BHP Canada dans ce refuge marin situé au large de Terre-Neuve pourrait ne pas être le seul. La pétrolière BP, responsable de la marée noire du golfe du Mexique en 2010, possède quatre permis d’exploration dans cette zone protégée. Mais pour le moment, aucun projet n’a été présenté. Deux autres projets totalisant 38 forages des entreprises Chevron et Equinor, situés tout près du refuge marin, sont par ailleurs en cours d’évaluation fédérale. Dans les documents soumis par ces pétrolières, on reconnaît que cette région maritime compte « plusieurs zones d’importance écologique et biologique » et des espèces menacées.

En ce qui a trait aux projets de forages à venir, ils ne seront plus obligés de passer par le processus normal d’évaluation environnementale. Le gouvernement Trudeau a annoncé en juin qu’il exempte tous les forages exploratoires réalisés en milieu marin, au large de Terre-Neuve, du processus qui était jusqu’ici en vigueur. Ottawa, qui veut ainsi accélérer la réalisation des projets, souligne que la relance économique passe par un secteur pétrolier « fort, résilient et novateur ».

 

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