Mort et résurrection de l’arbre parfait

Le châtaignier américain («Castanea dentata»), illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale», de François André Michaux
Photo: Wikimedia CC Le châtaignier américain («Castanea dentata»), illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale», de François André Michaux

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver... Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : le châtaignier américain.

L’entrevue est pratiquement terminée. Christie Lovat parle depuis une bonne heure du châtaignier d’Amérique auquel elle a récemment consacré sa thèse de doctorat en sciences des plantes à l’Université McGill.

Elle quitte un banc de la cour arrière de sa maison de Saint-Lazare près de Montréal. Elle invite à la suivre dans son joli potager, où elle fait découvrir ses protégés, trois jeunes arbres hauts de quelques pieds, difficiles pour l’instant à distinguer du reste de la végétation abondante.

Elle soulève délicatement une petite branche et ses longues feuilles d’un vert tendre. « C’est un rejeton qui vient de mes recherches, un arbre de laboratoire, un de mes bébés éprouvettes », dit-elle en riant.

La formule fait d’autant plus mouche que Mme Lovat est enceinte de son premier enfant. Elle a racheté la maison de sa mère, celle où elle a grandi. De grands arbres de plusieurs essences bordent les rues environnantes. Il y a même un croissant Chestnut tout près.

« J’ai toujours aimé l’écologie, les plantes », dit la biologiste en expliquant avoir entendu parler pour la première fois du châtaignier d’Amérique dans un cours au baccalauréat. Le conférencier invité du jour avait mentionné en passant une diapositive que cet arbre était autrefois le plus commun de la côte est des États-Unis et que sa disparition constituait le plus grand désastre écologique de l’histoire américaine.

« Le conférencier est passé à la diapo suivante, dit l’ancienne étudiante. Nous étions tous sidérés dans la classe. Mon esprit a surchauffé. »

La leçon tient plus que jamais. « Ça m’a toujours surprise de constater à quel point les gens peuvent oublier une espèce dès qu’elle disparaît. Nous parlons souvent de ce problème à l’université parce que nous perdons et nous allons perdre de nombreuses espèces dans les prochaines années. Ce serait une tragédie si le tigre n’existait plus. Mais il faudra combien de générations avant que plus personne ne se souvienne de cet animal exceptionnel ? », demande Mme Lovat.

L’arbre parfait

Le châtaignier d’Amérique paraît lui-même hors norme, un roi sylvestre, « the perfect tree », résume Mme Lovat en énumérant ses formidables caractéristiques. Castanea dentata pousse très droit et très vite pour atteindre une taille de 30 à 45 mètres, comme les plus hauts des grands érables, avec un diamètre de tronc de 3 mètres. Il donne un bois dur et clair, prisé des ébénistes et des charpentiers.

Ses fruits sucrés, groupés par trois, tombent en automne de leurs bogues épineuses. Un arbre en produit 6000 environ par saison, année après année. Les châtaignes ont longtemps nourri la faune des bois, des écureuils aux ours.

Elles engraissaient aussi le bétail et comblaient les humains. Les ancêtres cueillaient ces merveilles de la nature comme on va encore aux pommes. Winslow Homer a gravé une scène de chestnutting, verbe forgé pour décrire la cueillette qui ne se fait plus. « Chestnuts roasting on an open fire », a chanté Nat King Cole dans The Christmas Song, écrite après la Seconde Guerre mondiale alors que se parachevait la disparition de l’arbre, de ses fruits, de tout un univers naturel et culturel en fait.

« Quand une plante de cette importance meurt, c’est tout un pan de la culture qui s’en va, dit la chercheuse. Essayez d’imaginer le Canada sans l’érable, le Québec sans le sirop d’érable. »

Le chancre de l’écorce

Castanea dentata, arbre dit de campagne, était largement répandu dans les forêts de l’est des États-Unis et au sud-est du Canada. On le plantait peu dans les villes. Les cartes américaines de son ancienne aire de répartition, réalisées juste avant l’épidémie catastrophique, couvrent une très large zone diagonale allant du Mississippi au Maine, jusqu’au sud de l’Ontario, effleurant la frontière québécoise.

Mme Lovat croit que les feuillus poussaient ici aussi puisqu’il s’en trouve encore, jusqu’à La Tuque. Elle rappelle qu’il en existe au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, les plus vieux ayant été transplantés par les loyalistes après la révolution de 1776.

Les relevés actuels comptent environ 1500 châtaigniers américains matures au Canada, adulés par des organismes de préservation regroupant des « chestnutters » qui leur donnent des noms. L’arbre est inscrit sur la liste fédérale des espèces en voie de disparition depuis les années 1980.

Ce peuple feuillu comptait environ 4 milliards d’individus à la fin du XIXe siècle, composant le quart de la forêt appalachienne. Une maladie cryptogamique originaire d’Asie, introduite par vague avec la mode des plantes exotiques, n’a mis que quelques décennies à les ravager tous, galopant d’une centaine de kilomètres par année à compter des années 1910 dans l’État de New York.

Les châtaigniers chinois ou japonais résistent au champignon pathogène, agent du chancre de l’écorce. Leurs cousins américains meurent de la « brûlure orientale », en une année, avec un taux de décès dépassant les 99 %. Les nouvelles pousses ne résistent pas sitôt qu’elles atteignent une hauteur modeste.

Une modification génétique

La renaissance du trésor sylvestre a longtemps misé sur les croisements avec les arbres asiatiques. « Les deux châtaigniers sont très différents de plusieurs points de vue, explique Mme Lovat. Les arbres chinois sont plus petits, ses fruits sont plus amers. Ce qui pose le problème fondamental de savoir combien d’ADN d’un châtaignier peut-être implanté dans un autre sans altérer l’hôte fondamentalement. »

Ses propres expériences doctorales ont plutôt rationnellement parié sur l’amélioration d’une technique de modification génétique des arbres pour les rendre résistants à l’espèce envahissante Cryphonectria parasitica. Des gènes de l’orge ont été utilisés avec succès aux États-Unis, où les nouveaux spécimens semblent plus résistants au pathogène que les châtaigniers asiatiques.

Seulement, le procédé américain s’avère aléatoire avec un taux de réussite oscillant autour de 1 %. La chercheuse québécoise a su multiplier les châtaigniers éprouvettes. Les quelque 40 plants de son jardin proviennent d’un de ses essais fructueux, des centaines d’autres étant déjà plantés un peu partout. Le doctorat a été défendu au printemps 2019.

Les découvertes de Christie Lovat pourront aider les efforts de régénérescence des deux bords de la frontière. Le Conseil canadien du châtaignier recense depuis des années les arbres survivants et développe des programmes d’interpollinisation pour produire des rejetons redisséminés. Les projets prévoient des plantations dans le nord de l’Ontario et du Québec.

« Pour la première fois, je suis assez optimiste pour dire que c’est complètement envisageable de voir de mon vivant une nouvelle forêt de châtaigniers américains », dit la spécialiste en terminant. Elle cite deux obstacles à cette utopie réalisable : les fonds et une question de fond.

« Nous n’avons jamais approuvé la dissémination d’un être vivant génétiquement modifié pour en remplacer un autre qui est naturel. Il ne s’agit pas ici d’améliorer une plante comestible pour l’agriculture. Le but est de sauver une espèce en grand danger de disparition en utilisant une transformation génétique. Cet effort demande un changement de paradigme. »

Elle-même avoue avoir longtemps pensé du mal de toute manipulation génétique. L’étude approfondie des gènes l’a fait changer d’avis.

« Les gènes ne sont pas statiques », dit-elle en terminant l’entrevue, avant la visite de son potager avec ses bébés de laboratoire. « Le génome humain a des dizaines de gènes dérivés des virus. Les Homo sapiens portent de l’ADN néandertalien. J’approuve donc maintenant l’idée de sauver le châtaignier d’Amérique avec des gènes d’une autre espèce. »

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