Quel avenir pour le pétrole, après la crise du coronavirus?

Avec la reprise de l’activité économique, la demande pour le pétrole a repris de la vigueur, et le prix du baril a regagné une partie de la valeur perdue au cours des derniers mois
Photo: Michael Heiman/Getty Images/AFP Avec la reprise de l’activité économique, la demande pour le pétrole a repris de la vigueur, et le prix du baril a regagné une partie de la valeur perdue au cours des derniers mois

La crise provoquée par la pandémie de la COVID-19 a eu pour effet de réduire temporairement la demande pour le pétrole. Mais une fois l’onde de choc passée, l’appétit pour cette ressource fossile devrait repartir à la hausse, faute de plan ambitieux pour réduire notre dépendance à l’or noir, y compris au Canada. Les experts consultés par Le Devoir jugent toutefois qu’il est primordial de s’y attaquer, afin de limiter les bouleversements du climat.

L’image était forte. En avril, près des côtes de la Californie, plusieurs dizaines de pétroliers étaient à l’arrêt, stockant en mer des millions de barils de pétrole qui n’étaient plus nécessaires dans l’immédiat, en raison des impacts de la crise de la COVID-19. Un scénario qui s’est reproduit dans d’autres régions côtières du monde et qui persiste, avec au moins 150 millions de barils actuellement en attente sur des navires. Sans compter tout le pétrole stocké sur la terre ferme.

Avec la reprise de l’activité économique, la demande pour le pétrole a toutefois repris de la vigueur, et le prix du baril a regagné une partie de la valeur perdue au cours des derniers mois. Il faut dire que la demande mondiale, qui a reculé jusqu’à environ 70 millions de barils par jour au plus fort de la crise, est déjà en croissance. L’Agence américaine d’information sur l’énergie prévoit d’ailleurs une demande quotidienne de 84 millions de barils au cours des prochains mois, tout en estimant que la levée progressive des mesures de confinement devrait mener à une demande avoisinant les 95 millions de barils d’ici la fin de 2020. À titre de comparaison, cette demande était de 100 millions de barils à la fin de 2019.

Cela ne signifie pas nécessairement que la consommation de pétrole retrouvera son niveau de l’an dernier ou qu’elle continuera sa croissance au cours des années à venir. Même le grand patron de la pétrolière BP, Bernard Looney (qui a annoncé récemment 10 000 mises à pied d’ici la fin de 2020), « n’écarte pas l’idée » d’un pic de production à 100 millions de barils, qui durerait plusieurs années, avant une lente décroissance. L’Association canadienne des producteurs pétroliers prédisait pourtant il y a quelques mois à peine que la demande demeurerait très forte et qu’elle serait toujours de 106 millions de barils par jour en 2040.

Puisque le Canada possède les troisièmes réserves pétrolières mondiales, les entreprises actives ici auraient été bien placées pour expédier davantage de barils sur les marchés. Mais cette perspective de maintien d’une très forte demande, et donc du développement soutenu de nouveaux projets d’exploitation pétrolière dans l’Ouest canadien, semble s’être estompée. « En Alberta, on croit qu’on a atteint un certain plafond, malgré les nombreuses incertitudes. Plusieurs acteurs économiques ne croient pas à l’idée que le secteur peut croître et prendre de l’expansion. Même le gouvernement de Jason Kenney commence à comprendre que, même si on ne parle pas de décroissance, on ne voit plus nécessairement d’expansion majeure », résume Frédéric Boily, professeur titulaire à l’Université de l’Alberta.

Autrice de L’Alberta autophage, un ouvrage qui traite de la relation très étroite entre cette province et les ressources pétrolières, Dominique Perron souligne toutefois que la transition énergétique que plusieurs réclament ne doit pas reposer sur les seules épaules des Albertains. « Il est facile de critiquer les entreprises pétrolières, mais il faut se demander ce que nous sommes prêts à faire. Tous les Canadiens doivent réfléchir à la suite. Par exemple, les grandes villes canadiennes ne sont pas prêtes pour la transition. C’est un chantier immense et très complexe. »

Inaction politique

Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau entrevoit pour sa part une reprise dans le secteur pétrolier. Un déclin pourrait toutefois survenir au cours des cinq à quinze prochaines années, « selon notre dynamisme collectif à vouloir régler nos problèmes de congestion, d’endettement, de pollution de l’air, de santé publique et d’émissions de gaz à effet de serre ».

« La demande de produits pétroliers va donc plafonner à un moment encore incertain dans le futur, lorsque la mobilité passera de véhicules à essence et diesel largement inefficaces à des solutions de mobilité plus durable : transport par rail, transport actif, transport partagé, véhicules électriques, etc. Nous pouvons accélérer ou ralentir la progression de cette mobilité durable. À l’heure actuelle, rien n’est fait pour la mettre concrètement en œuvre. Seules des politiques de bons sentiments et de vœux pieux sont élaborées, sans impact significatif à court ou moyen terme », déplore M. Pineau.

Qui plus est, « notre passé regorge d’échecs à mettre en place des plans efficaces pour réduire les gaz à effet de serre et rien ne semble être fait pour corriger la situation, autant au Québec qu’au Canada ». Le Canada est actuellement en retard pour respecter les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat, engagements qui sont d’ailleurs insuffisants pour répondre aux exigences de la science climatique.

Le Québec a lui aussi échoué à atteindre ses cibles de réduction d’émissions pour 2020. Et selon l’édition 2020 du rapport L’état de l’énergie au Québec, la consommation quotidienne de pétrole se situe aujourd’hui à 365 000 barils par jour, un chiffre en hausse de 10 % sur la période 2013-2018. Il faut dire que, « de 1990 à 2017, le parc de véhicules personnels au Québec a augmenté de 65 %, soit une hausse près de trois fois plus importante que la croissance démographique de la province (+19 %) », précise le rapport. Les catégories de véhicules qui ont connu la plus forte progression durant cette période sont les camions légers pour passagers, dont les véhicules utilitaires sports (VUS), avec une hausse de 282 %. Et la part des véhicules électriques ou hybrides demeure marginale.

Croissance propre ?

Au-delà du coup de frein provoqué au Québec par la COVID-19, Pierre-Olivier Pineau constate par ailleurs que « rien ne semble se mettre en place pour changer activement la structure de notre mobilité. On devrait donc assez rapidement revenir à la normale : plus de VUS, plus de camions lourds sur les routes, et une reprise de la consommation de produits pétroliers ».

Frédéric Boily rappelle aussi que le gouvernement Trudeau a souvent défendu le secteur pétrolier canadien depuis 2015. Il continue d’ailleurs de le faire, par exemple avec le début des travaux d’expansion des pipelines Trans Mountain et Keystone XL, l’aide offerte aux grandes entreprises et la volonté d’accélérer les forages en milieu marin, au large de Terre-Neuve. Le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, estime même que l’exploitation pétrolière en milieu marin est « un élément important de notre avenir fondé sur la croissance propre ».

Pour Greenpeace et la Fondation David Suzuki, la « croissance propre » passe au contraire par une sortie rapide du pétrole. « Il est possible de sortir du pétrole, mais à condition d’avoir de la volonté politique, des investissements adéquats à la hauteur du défi, et un changement profond d’habitudes chez la population et les entreprises. Paradoxalement, la pandémie et la relance économique qui s’ensuivra ont le potentiel de créer ces conditions de base », estime son codirecteur général par intérim pour le Québec et l’Atlantique, Diego Creimer.

Cet appel à une « relance verte » a été repris par de nombreux scientifiques, par les Nations unies et par l’Agence internationale de l’énergie au cours des derniers mois. Il faut dire qu’il y a urgence en la demeure. En plus de la nécessaire réduction de notre dépendance au pétrole, la science climatique évalue qu’il faudra ramener les émissions planétaires de gaz à effet de serre à zéro d’ici 30 ans. Un défi immense, puisque les énergies fossiles comblent actuellement 80 % de la demande énergétique mondiale. Et ce taux n’a pas bougé depuis 30 ans, malgré tous les discours politiques en faveur de la lutte contre les bouleversements du climat.

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