La carpe asiatique a trouvé un habitat propice dans le Saint-Laurent

Les données du ministère ne permettent toutefois pas d’évaluer si le nombre de carpes augmente, ce qui pourrait démontrer qu’elle se reproduit au Québec.
Photo: iStock Les données du ministère ne permettent toutefois pas d’évaluer si le nombre de carpes augmente, ce qui pourrait démontrer qu’elle se reproduit au Québec.

Même si l’ampleur de sa présence demeure pour le moment un mystère, la carpe asiatique est toujours bien présente dans le fleuve Saint-Laurent, révèlent les plus récentes données recueillies par les experts du gouvernement du Québec et obtenues par Le Devoir. Cette espèce envahissante, qui est déjà installée dans les Grands Lacs et qui a fait des ravages aux États-Unis, pourrait aussi très bien se reproduire dans les cours d’eau québécois.

Selon les données transmises par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), les biologistes responsables du « Programme québécois de lutte contre les carpes asiatiques » ont recueilli un total de 483 échantillons d’eau dans le fleuve Saint-Laurent et ses principaux tributaires (rivières Richelieu et rivière des Outaouais) en 2019.

« De ces échantillons, 13 se sont avérés positifs pour la carpe de roseau. Les secteurs concernés sont la rivière Richelieu, le fleuve Saint-Laurent entre Montréal et Sorel et le lac Saint-Louis », précise le MFFP. Ces échantillons contenaient de l’« ADN environnemental » indiquant la présence de cette espèce, qui fait partie des quatre espèces de carpes asiatiques. Les autres espèces n’ont pas été identifiées dans les eaux québécoises.

À titre de comparaison, en 2018, 2 des 331 échantillons recueillis ont révélé la présence de la carpe de roseau, contre 12 échantillons en 2017 et 16 en 2016. Mais malgré les fluctuations annuelles dans les données recueillies depuis 2016, la présence de l’espèce dans les eaux québécoises est bien « récurrente », insiste le biologiste Olivier Morissette, responsable de la division pour les espèces aquatiques envahissantes au MFFP.

Habitat propice

Les données du ministère ne permettent toutefois pas d’évaluer si le nombre de carpes augmente, ce qui pourrait démontrer qu’elle se reproduit au Québec. « Avec l’ADN environnemental, on ne fait pas d’interprétation sur l’abondance. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’ADN est présent dans le système. Et pour la carpe de roseau, le signal est récurrent », explique M. Morissette.

Qui plus est, les experts peinent toujours à capturer une carpe de roseau, admet le biologiste du MFFP. « C’est une espèce qui est difficile à capturer. Il nous faut des techniques particulières. Elles existent et nos équipes sont en mesure de capturer l’espèce, mais le système du Saint-Laurent est très vaste. C’est donc une tâche colossale de tenter de suivre l’espèce ou de capturer des poissons. » Les travaux se poursuivront d’ailleurs cette année, malgré la crise sanitaire.

La seule capture d’une carpe de roseau remonte à 2016. Elle avait été prise dans le secteur de Contrecœur et elle pesait pas moins de 27 kilogrammes. Mais ce poisson herbivore peut devenir encore plus gros. L’espèce peut atteindre 1,25 m de longueur et peser près de 45 kg, en plus de manger jusqu’à l’équivalent de 40 % de son poids chaque jour.

Chose certaine, cette espèce envahissante venue de Chine semble privilégier certains secteurs du système de cours d’eau liés au fleuve Saint-Laurent, dont l’embouchure de la rivière Richelieu. « C’est une espèce qui se reproduit dans les zones de fort courant et qui s’alimente dans les herbiers aquatiques. Le système Saint-Laurent possède ces deux éléments en grandes quantités », résume le biologiste Olivier Morissette.

Menace écologique

Les experts du ministère n’ont pas encore trouvé d’indice permettant de conclure que la carpe de roseau se reproduit au Québec, même si ce risque est tout à fait plausible, souligne-t-il. « On demeure très vigilants. »

Un rapport de Pêches et Océans Canada publié l’an dernier a démontré que la carpe de roseau se reproduit déjà dans un tributaire du lac Érié. Le gouvernement fédéral redoute d’ailleurs le pire. Si l’espèce s’installe dans les Grands Lacs, qui sont reliés au Saint-Laurent, cette carpe asiatique « pourrait devenir l’espèce dominante au détriment des espèces indigènes », « éliminer presque complètement les plantes aquatiques » et même être « nuisible » à l’habitat des espèces d’oiseaux, concluait le rapport de 2019.

Dans ce contexte, la carpe représente « une menace écologique importante » qui « risque de perturber l’écosystème et l’économie de la région des Grands Lacs si on ne met pas fin à sa propagation », précise le document de Pêches et Océans Canada. Sur 40 ans, l’impact dépasserait les 2,6 milliards de dollars, uniquement pour l’économie canadienne.

Les carpes asiatiques ont été importées aux États-Unis dans les années 1970 pour des fins d’aquaculture. À la faveur d’inondations, elles ont pu atteindre le fleuve Mississippi, pour ensuite remonter le mythique fleuve et envahir les cours d’eau rattachés à celui-ci sur une distance de plus de 1500 kilomètres. Dans la rivière Illinois, à quelques dizaines de kilomètres des Grands Lacs, les carpes représentent à certains endroits plus de 90 % de la biomasse animale du cours d’eau. Aucune mesure prise pour tenter de l’éliminer ou de contrôler sa présence n’a fonctionné aux États-Unis.

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