Des coupes forestières contestées dans Lanaudière

Un camion transportant des troncs d’arbres vers le Sud soulève un nuage de poussière sur le Chemin de Manawan au nord de St-Michel des-Saints.
Photo: Jessica Nadeau Le Devoir Un camion transportant des troncs d’arbres vers le Sud soulève un nuage de poussière sur le Chemin de Manawan au nord de St-Michel des-Saints.

Des coupes forestières massives prévues dans des réserves fauniques, des parcs régionaux, de même que dans des zones en attente d’approbation du ministère de l’Environnement pour être désignées comme des aires protégées suscitent un mouvement de contestation dans Lanaudière.

À l’entrée du sentier de la Matawinie, à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, un petit groupe se prépare à partir en expédition dans la montagne jusqu’au lac Kaël. Un peu plus loin, un couple se baigne dans la rivière Noire. Plusieurs voitures sont garées, témoignant de la popularité de ce sentier national. Accrochée aux arbres, une immense banderole rose détonne dans tout ce vert. « Cette forêt est en danger ! Profitez-en maintenant. Non aux coupes. »

La banderole a été posée quelques jours plus tôt par le groupe Mobilisation Matawinie, qui proteste contre les coupes massives prévues dans le secteur. « C’est un sentier national que les gens utilisent et apprécient beaucoup », explique Milaine Brousseau-Ouellette, co-porte-parole du groupe qui a organisé des manifestations dans le secteur ces dernières semaines. La pétition visant à préserver les forêts dans Lanaudière compte déjà près de 6000 signatures.

Le secteur du lac Kaël est l’un des nombreux sites visés par des coupes dans le plan d’aménagement forestier 2020-2023. Le problème, c’est que l’endroit, comme bien d’autres sur le territoire, a été désigné par la MRC de la Matawinie comme une future aire protégée.

« Le fait que le ministère de l’Environnement n’ait pas fini son processus d’approbation, ça fait en sorte que le ministère des Forêts n’a pas pu retirer à temps les secteurs visés », explique Claudine Messier, ingénieure forestière à la MRC de la Matawinie.

6000
C’est le nombre de signatures que compte la pétition visant à préserver les forêts dans Lanaudière.

« Les gens ont l’impression qu’on va aller couper dans une forêt qu’on a désignée comme un site d’intérêt pour une aire protégée, mais dans les faits, il n’y a pas un gars du ministère et il n’y a pas un gars de l’industrie ici qui va se dépêcher à aller couper avant [que le ministère de l’Environnement n’en fasse une aire protégée], ajoute-t-elle. Ils ont participé à ce processus-là [de recommandation des aires protégées], ils vont le respecter. »

N’empêche que les coupes ont été autorisées par le ministère de la Forêt et que, d’ici à ce qu’elles soient retirées du plan d’aménagement forestier, la protection des futures aires protégées dépend de la bonne volonté des industries.

Les gens ont l’impression qu’on va aller couper dans une forêt qu’on a désignée comme un site d’intérêt pour une aire protégée

 

Le préfet de la MRC, Sylvain Breton, reconnaît que le fait d’avoir présenté des cartes qui incluent ces territoires lors des consultations publiques en février dernier a exacerbé les tensions. « On aurait préféré que ces zones-là soient au moins hachurées sur la carte, indiquant qu’on les met sur pause le temps que le ministère se décide. Ça aurait mis un peu de baume [sur les préoccupations des citoyens]. »

Réserves fauniques

D’autres sites d’intérêt sont également menacés par des coupes, dont les réserves fauniques Mastigouche et Rouge-Matawin. Le groupe Mobilisation Matawinie s’en insurge, mais dans les faits, rien n’empêche les compagnies forestières de couper dans les réserves
fauniques, explique Claudine Messier.

« Dans notre langage populaire, on a toujours pensé que les réserves fauniques étaient des aires protégées, mais ce n’est pas le cas. L’objectif des réserves fauniques, c’est de donner accès à la population à un secteur forestier pour y exercer une activité faunique comme la chasse et la pêche. De plus en plus, les réserves s’orientent vers du récréotourisme de plein air, mais il y a toujours eu de l’aménagement forestier dans ces territoires-là. »

Tout le long de la route 131 Nord, qui zigzague à travers la forêt jusqu’à Saint-Michel-des-Saints, on compte plusieurs pourvoiries, des ZEC (zones d’exploitation contrôlée) et des parcs régionaux, tels que le parc des Sept-Chutes et le parc régional du Lac Taureau.

Les secteurs de coupe autorisés comprennent également le parc régional de la Chute-à-Bull et de la Forêt Ouareau. « Pourquoi on s’acharne sur ce parc régional ? » demande Sylvie Lavoie, militante pour le groupe Les amis de la forêt Ouareau, qui souhaite que l’endroit soit reconnu pour ses activités de récréotourisme. « Cinq municipalités payent pour le développement du parc Ouareau et, en même temps, on vient tout saccager avec des coupes forestières », se désole Mme Lavoie.

Acceptabilité sociale

Lors des consultations publiques, plusieurs groupes ont fait valoir leurs objections. « Les nombreux commentaires émis en lien avec l’acceptabilité sociale des coupes forestières témoignent de l’importance de cet enjeu dans la région de Lanaudière », écrit le ministère de la Forêt dans son rapport de suivi.

On peut refuser [des coupes forestières], mais ils vont revenir et revenir jusqu’à tant qu’on finisse par dire oui. C’est très difficile de protéger notre territoire.

 

Le processus de consultation est d’ailleurs dénoncé par plusieurs. « Ce sont des simulacres de consultations, dénonce Claude Samson, du groupe Éco-Corridor Kaaikop Ouareau. D’entrée de jeu, on nous informe du territoire qui sera coupé et on nous dit que nous ne sommes pas là pour faire changer la vocation d’un territoire, mais uniquement pour exprimer des petites contraintes qui pourraient être allégées. Il n’existe aucun mécanisme d’arbitrage pour régler des conflits d’usage entre les citoyens et le ministère. »

Une grande partie du territoire visé par les coupes forestières se situe dans les territoires non organisés au nord de Saint-Michel-des-Saints et s’étend jusque sur les terres des Attikameks de Manawan. Le père de famille Gaston Moar s’inquiète pour les orignaux, les lacs et l’écosystème, de même que pour les activités traditionnelles comme la fabrication de raquettes et de rabaska. Il a été consulté, comme c’est toujours le cas, et il a accepté les coupes. Mais il n’a pas vraiment eu le choix, dit-il. « On peut refuser, mais ils vont revenir et revenir jusqu’à tant qu’on finisse par dire oui. C’est très difficile de protéger notre territoire. » 

50% du territoire dans le plan de coupes

Le territoire visé par le plan d’aménagement forestier s’étend sur toute la MRC de la Matawinie et fait un peu plus de 712 000 hectares. Plus de 50 % du territoire peut faire l’objet de coupes forestières, à raison d’environ 4000 hectares par année. Ces coupes, orchestrées par le ministère de la Forêt, permettent de répondre aux besoins du marché québécois, notamment en bois d’oeuvre.

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7 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 juin 2020 08 h 02

    Pendant qu'on dépense pour protéger des espaces vert en ville, c'est la coupe sauvage loin des populations!

    Devinez-où? Pas compliqué, au Québec naturellement! Même le PM François Legault est dans une drôle de situation : Pendant que comme d'autres sur la planète critiquaient ce qui se passait en Amazonie, le coeur alors généreux, il sonnait la charge contre le chef du gouvernement brésilien! La table est mise pour que maintenant la charge doit s'exercer ici contre cet acharnement tout azimuth en faisant miroiter que, partout où se font les coupes, c'est pour la construction au Québec!
    Il faut aimer la nature, plus que le béton et ses travers, pour comprendre que nous sommes soumis à de l'ignorance et du laisser-faire lesquels font reculer le Québec sur le plan environnemental! La forêt, c'est aussi la faune et la flore, sans oublier le sol souvent endommage par la machinerie de coupe, l'acidité du sol! Bref, l'évocation quasi rituelle du mot « en attente » est toute aussi nocive que celle d'un malade qui a besoin d'être soigné! Pourtant on nous a montré à la TV une ministre de la CAQ qui s'exprimait sur le feu au Lac Saint-Jean! Bref, la mode de parler des deux côtés de la bouche est devenue aussi contagieuse, ce qui crée une confusion, un flou qui ne résoud rien!
    Pendant que nos brillants politiciens s'activent à faire de la figuration pour garder le pouvoir, les citoyens ont la rage au coeur de voir partir la forêt en fumée et les ravages des compagnies forestières qui font leurs coupes à leur aise sans intervention gouvernementale, pragmatisme nouveau genre!

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 22 juin 2020 20 h 19

      Erreur boréale!

  • Gilles Théberge - Abonné 22 juin 2020 09 h 43

    C'est très difficile de protéger notre territoire dit il...!

    On a changé notre gouvernement. On ne voulait plus d'un gouvernement de "docteurs". On est rendu avec un gouvernement de "développeurs".

    Pour quel genre de gouvernement faudrait-il que l'on change...?

    Un gouvernement.... ?

    • Lorraine Guillet - Abonnée 22 juin 2020 23 h 55

      VERT!!! Et d'établir dans tous les ministères plus de cohésion, de façon que la main gauche sache ce que la main droite fait, et vice versa. On a un système de gouvernance si lourd et qui fonctionne tellement en silos, que les décisions de l'un ne se rendent pas chez l'autre, et les gens dans leur tour d'ivoire ne savent pas vraiment ce qui se passe sur le terrain. On l'a constaté pendant la pandémie dans l'ingérable ministère de la santé, on le voit avec la saga des 10,000 préposé.e.s: les décisions sont prises en haut avant d'aller voir en bas comment ça se passe pour de vrai. Faut que ça change, on ne peut se payer le luxe de prendre des actions sans d'abord étudier les conséquences...Il faut que les gens se parlent, que les structures pour ce faire soient mises en place afin que cessent les tiraillements entre l'environnement, la faune, les forêts, les mines, le développement économique et touristique, les Premières Nations, les compagnies forestières...

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 juin 2020 09 h 46

    Bon courage, Mattawins et Mattawines

    J'ai vécu 10 ans en Matawinie et, de 1999 à 2004, ai coordonné la réalisation d'un Plan d'Aménagement d'Ensemble pour que le gouvernement québécois autorise le Parc régional du Lac Taureau. Le concept proposé envisageait à l'origine son territoire à partir du bassin versant de la rivière Mattawin, un barrage érigé en 1930 ayant créé le dit «lac».

    Les bonzes forestiers se sont évidemment objectés à cette idée parce qu'ils craignaient perdre des privilèges de coupe autour du plan d'eau. Après une présentation du projet de parc, l'un de ces éminents personnages est venu me voir pour me dire, m'ordonner, que le Parc se bornerait au territoire occupé par l'eau du lac. OK là ???

    Inutile de dire qu'ils détestaient Richard Desjardins et son film L'erreur Boréale comme la peste (ou le covid).

    En même temps, les fins filous investissaient dans l'hôtellerie installée dans le parc.

    Pour conclure que les derniers événements et la possible loi 61 n'augurent pas bien pour l'environnement en Matawinie ni ailleurs.

    Au fond, plus ça change, plus c'est pareil. L'argent et les lobbies contrôlent et le bon peuple subit leur enrichissement au dépens de notre qualité de vie.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 juin 2020 10 h 41

    La Forêt Ouareau…



    …Il en coûtait vingt-cinq dollars par jour pour avoir le droit de s'y balader, il y a une dizaine d'années.

  • Diane Guay - Abonnée 22 juin 2020 20 h 37

    L'AVENIR DE L'HUMANITÉ ET L'AVENIR DE LA NATURE

    L'état du monde nous en sommes tous responsables en tant que consommateurs mais aussi victimes dans la mesure où le système des échanges a retiré au plus grand nombre la possibilité d'exercer ses responsabilités économiques, poltiques et citoyennes. La désespérance face à nos décideurs, ses faucheurs de vie organique au profit de peitits amis lobbyistes ne doit pas nous arrêter dans la protection de notre environnement naturel.
    Résister, marcher dans la forêt avant que les machines coupeuses de vie organique avancent comme une catatrospbe environnementale déjà annoncée. Nos personnes agées, nos arbres, l'avenir menacé de l'humanité et de la nature, notre idéal de solidarité humaine devant la catastrophe annoncée, la pandémie actuelle devrait nous amener à prendre notre responsabilité humaine première qui est de résister à la barbarie d'un captialisme fossoyeur de vie. Résister à nos décideurs politiques, ensemble ne pas nous laisser anesthésier par le consumérisme et l'économique de ses gestionnaires peu soucieux de l'écologique , de l'éthique, pour le Vivant résistons à la folie de ce VIA RAIL des marchés qui roulent au-dessus de nos têtes sans conducteur. Je Vois Vert. Allons fêter la St-Jean dans les bois du Lac Ouareau 100,000 ou 300,000 québécois et québécoises avec 2 pieds de distance. Empêchons les fossoyeurs de nous couper notre oxygène.