Les feux de forêts vont devenir de plus en plus fréquents

Le combat des pompiers forestiers contre les flammes s’est poursuivi dimanche au nord du lac Saint-Jean, où l’incendie qui a débuté mardi dernier gagne sans cesse du terrain. Même si le brasier du secteur de la Chute-des-Passes est toujours considéré comme étant « hors de contrôle », les autorités se veulent rassurantes.

« Lorsqu’on parle de “hors contrôle”, c’est qu’on n’est pas encore à l’étape de maîtriser le feu totalement, mais qu’on travaille à le diriger et à l’orienter grâce à des actions précises », a déclaré Pierre Dufour, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFP), en conférence de presse à Roberval dimanche après-midi, après avoir survolé l’incendie. La centrale hydroélectrique Péribonka IV, juste au sud de la zone d’incendie, serait notamment hors de danger.

Par cette journée caniculaire, une équipe de 75 personnes a combattu le feu sur différents fronts. Deux avions-citernes et leur équipage sont arrivés d’Ontario pour fournir des renforts. Selon la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU), l’incendie touchait une superficie de 62 396 hectares dimanche avant-midi, soit l’équivalent d’une fois et demie l’île de Montréal. L’accès à l’ensemble du secteur est interdit.

Copropriétaire avec trois amis d’un chalet aux abords du lac du Loup-Cervier, en plein cœur du périmètre de l’incendie, Steeve Garneau s’inquiète de ne jamais revoir la résidence debout. « Ça nous a pris 10 ans pour construire le chalet, on a même défriché la terre. Il était terminé depuis seulement deux ans », raconte, désolé, ce père de famille.

En conférence de presse, le ministre Dufour a montré à la caméra la photo des vestiges du feu de camp qui a probablement déclenché l’incendie. En raison du temps chaud et sec, le gouvernement a interdit les feux à ciel ouvert partout au sud du 52e parallèle. Dans la région où sévissent les flammes, quelques averses isolées sont attendues lundi et mardi, et du temps un peu plus frais à partir de mercredi.

Depuis le début du printemps, la SOPFEU a recensé 445 incendies de forêt dans la province, alors que la moyenne des 10 dernières années à pareille date est de 229. Avec 62 396 hectares touchés, l’incendie au nord du lac Saint-Jean représente plus de 98 % des zones touchées pour l’instant en 2020.

D’année en année, la superficie totale de forêt brûlée au Québec varie grandement. En 2010, plus de 220 000 hectares ont été la proie d’incendies. À l’inverse, en 2014, 2015 et 2016, seulement quelques centaines d’hectares ont brûlé.

Faune et flore

Pour la vie sylvestre, un feu tel que celui de la Chute-des-Passes fait partie du cours normal des choses.

« La faune et la flore de la forêt boréale ont évolué pour persister malgré des incendies récurrents, explique Dominique Gravel, un spécialiste d’écologie de l’Université de Sherbrooke. En fait, un nombre élevé d’espèces en dépendent. Par exemple, l’épinette noire et le pin gris voient leurs cônes s’ouvrir quand ils subissent la chaleur élevée des feux, ce qui permet de libérer leurs graines. »

Dans les années suivant un incendie de forêt, l’abondance de certaines espèces augmente. Les pics-bois dévorent les insectes qui sont, eux, en train de grignoter les arbres morts. Les petits fruits, qui poussent mieux sans couvert forestier, attirent les ours qui s’en nourrissent. Les plantes profitent des nutriments issus des cendres.

98%
C’est le pourcentage que représentent les dégâts causés par le feu de forêt qui sévit en ce moment dans le secteur de la Chute-des-Passes sur la totalité des zones touchées par de tels incendies au Québec en 2020.

Au fil des prochaines décennies, les changements climatiques vont faire augmenter le nombre d’incendies et la superficie de forêt brûlée au Québec. Les climatologues du gouvernement fédéral estiment que la superficie brûlée chaque année dans la région au nord du lac Saint-Jean, par exemple, va quadrupler à la fin du siècle par rapport à la normale actuelle, même dans un scénario optimiste de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Brisant le cycle actuel, ce changement de régime risque d’être nocif pour la vie sauvage, car deux incendies successifs sur un même territoire rendent beaucoup plus difficile la régénération. « Quand des forêts jeunes brûlent, c’est un grave problème », dit M. Gravel. Si les arbres détruits par les flammes ne sont pas assez matures pour renfermer des graines, il peut survenir des « accidents de régénération ». Il faut alors des siècles pour que la forêt retrouve sa richesse d’antan.

Les forêts anciennes servent de refuge pour la faune et la flore. Pour en assurer la conservation, le MFFP protège certains « écosystèmes forestiers exceptionnels » depuis 2002. L’un d’eux, la Forêt ancienne de l’Île-Poirier, une pessière noire à sapin de 79 hectares, est situé tout juste à l’est de l’actuel feu de la Chute-des-Passes. Selon la carte de la SOPFEU, les flammes auraient atteint cette petite île de moins de cinq kilomètres baignant dans le réservoir Pipmuacan.

On trouve dans la forêt de l’Île-Poirier de très nombreuses épinettes noires de plus de 200 ans, et même une tige dont on estime l’âge à 333 ans. Aucun incendie, épidémie d’insectes, tempête de vents violents ou intervention forestière ne semble y avoir fait de dégâts depuis au moins deux siècles.

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