Vers notre réconciliation avec la nature?

Simon Diotte Collaboration spéciale
En redonnant toute son importance à la nature, la crise nous donnera peut-être l’envie de la protéger davantage, croit la sociologue Aurélie Sierra.
Illustration: Sébastien Thibault En redonnant toute son importance à la nature, la crise nous donnera peut-être l’envie de la protéger davantage, croit la sociologue Aurélie Sierra.

Ce texte fait partie du cahier spécial Action climatique

Pendant le confinement, le vacarme de la ville a laissé le champ libre aux chants des oiseaux, les automobiles, aux piétons et aux vélos. La nature a pu ainsi reprendre son droit de cité en zone urbaine, nous faisant comprendre combien elle compte dans notre équilibre. Le début d’une prise de conscience pour la protéger davantage ? Possiblement, estime la sociologue Aurélie Sierra, fondatrice de L’Atelier social, une firme spécialisée dans les enjeux de mobilisation, de participation et de changement de comportements en matière d’environnement.


 

La crise que nous vivons va-t-elle nous amener à repenser notre rapport à la nature ?

La pandémie a remis la nature au cœur de notre quotidien, alors que nous avions perdu sa trace en ville. Nous pallions son absence par de multiples escapades à la campagne et nous nous sommes rendu compte à quel point elle pouvait nous manquer. Son retour a été un bénéfice inespéré du confinement. Beaucoup de gens craignent maintenant un retour en arrière, où la congestion routière redevient endémique et le trafic aérien, assourdissant. En redonnant toute son importance à la nature, la crise nous donnera peut-être l’envie de la protéger davantage. J’y vois une conjoncture favorable pour passer à l’action. 

Comment la crise sanitaire que nous vivons pourrait-elle avoir des répercussions positives dans la lutte contre les changements climatiques ?

La crise a mis fin à notre sentiment d’invulnérabilité. Depuis des décennies, nous avons cru, en tant qu’humains, qu’en raison des progrès technologiques, nous pouvions dominer totalement la nature. Que nous étions invincibles ! Ce n’est pas pour rien que les humains sous-estiment les dangers reliés aux changements climatiques. Sans perception du risque, l’humanité ne considérait pas l’importance de changer ses manières de faire.

La pandémie change la donne. L’humanité vient soudainement de descendre de son piédestal et craint déjà la prochaine crise. Cette prisede conscience est l’étincelle qui pourrait inciter nos sociétés à envisager des changements.

N’entrevoit-on pas déjà un de ces changements dans nos manières de consommer, qui ont été bouleversées par la mise sur pause du Québec ?

Le confinement nous a effectivement forcés à revoir notre mode de vie. En ne pouvant plus sortir dans les magasins ni au restaurant, nous avons moins dépensé, moins consommé. Beaucoup de gens ont compris que la surconsommation n’apportait pas le bonheur escompté. Que notre rythme de vie effréné, ponctué de lourds trajets en automobile et decourtes pauses vacances à grands frais, n’avait plus de sens. Plusieurs remettent actuellement en question leur rythme de vie.

On assiste aussi à un réel engouement pour l’achat local. Est-ce conjoncturel ou plutôt une tendance qui peut s’inscrire dans la durée ?

Nous avons compris, pendant la crise, que nous sommes dépendants des produits étrangers pour survivre, comme la fabrication de masques médicaux. Nous sommes tous responsables, à une échelle ou une autre, de la délocalisation massive de la production. Nous sommes allés trop loin. De nouveaux comportements en matière de consommation et de nouvelles politiques encourageant la production locale pourraient émerger après la pandémie. On devra commencer par accepter tous les coûts relatifs à la production : de la juste rémunération de la main-d’œuvre aux externalités négatives, notamment sur l’environnement. Ce qui veut dire adapter les prix et consommer moins pour consommer mieux, et ce qui implique aussi de soutenir les ménages les plus pauvres mieux qu’on ne le fait aujourd’hui.

Doit-on craindre un retour en arrière dans la lutte contre les changements climatiques après le déconfinement total ?

Je ne crois pas parce que, de toute façon, il est impossible de faire pire qu’avant ! Dans les plans de relance, les pays du monde entier ne s’engageront certainement pas à 100 % dans une transition écologique, mais des solutions plus vertes s’imposeront. Preuve de ce changement de cap au Québec : on revoit notre rapport à notre mobilité. Les villes de Montréal et de Québec agrandissent le réseau de voies cyclables et piétonnisent des rues. On sort du statu quo.

Dans mon travail, je ne sens pas non plus que les enjeux environnementaux reculent dans la liste des priorités. Malgré les complications engendrées par les mesures de distanciation physique, les intervenants avec qui je collabore aux plans régionaux de protection des milieux humides et hydriques n’ont pas l’intention de faire marche arrière. Au contraire, la crise renforce le sentiment qu’il faut d’urgence protéger les écosystèmes.

À vous entendre, la crise sanitaire constitue une occasion imprévue pour changer de cap.

Plus qu’une occasion, c’est une nécessité. L’inévitable crise économique qui suivra la pandémie démontre également le manque de résilience de notre système économique. C’est la preuve qu’il est injuste et inégalitaire. Qu’il n’est pas optimal. Une transformation profonde s’impose.