Mortalités inquiétantes de bélugas du Saint-Laurent

Cette femelle connue depuis 1990 a été retrouvée morte. Elle serait décédée en tentant de donner naissance.
Photo: Lyne Morissette Cette femelle connue depuis 1990 a été retrouvée morte. Elle serait décédée en tentant de donner naissance.

Les bélugas du Saint-Laurent continuent de mourir à un rythme inquiétant, d’autant plus que les femelles sont toujours nombreuses dans les bilans annuels de mortalités pour ce cétacé, résident des eaux québécoises. Un total de 17 carcasses ont été retrouvées en 2019, dont certaines étaient des femelles mortes en donnant naissance.

« Les mortalités enregistrées en 2019 n’ont rien pour nous rassurer », a résumé vendredi le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud, en dévoilant le bilan des décès de bélugas de l’an dernier.

Au total, ce sont 17 bélugas qui ont été retrouvés morts sur les rives du Saint-Laurent en 2019, dont 10 adultes. Le bilan annuel se situe donc dans la moyenne des années 2018 (12 carcasses), 2017 (22 carcasses) et 2016 (14 carcasses).

Toutefois, les scientifiques s’inquiètent de la «proportion élevée» de femelles parmi les mortalités enregistrées. «Cinq des six bélugas adultes examinés à la Faculté de médecine vétérinaire pour examens post-mortem étaient des femelles, ce qui suggère encore une fois cette année que chez les adultes, les femelles ont un taux de mortalité supérieur à celui des mâles (en supposant que l’échantillon est représentatif des mortalités totales)», a fait valoir Stéphane Lair, professeur titulaire à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Qui plus est, la moitié des carcasses de femelles retrouvées en 2019 sont mortes de dystocie, donc au moment de donner naissance. Trois femelles présentaient un foetus visible au niveau de la fente génitale. Les nécropsies réalisées par l’équipe du Dr Stéphane Lair ont permis de savoir qu’elles se sont échouées à la suite à des complications lors de la mise bas.

« Cette occurrence inhabituellement élevée de dystocie, qui est documentée depuis maintenant une décennie dans cette population, est troublante et représente sans aucun doute une menace à sa conservation. Les causes potentielles de ces dystocies restent incertaines », a expliqué Stéphane Lair. Des travaux visant à mieux comprendre le lien potentiel entre ces dystocies et la contamination par certains contaminants comme les retardateurs de flammes polybromés sont en cours.

Chose certaine, « la suite de cette série noire n’est pas de bon augure pour le rétablissement de la population des bélugas du Saint-Laurent », selon Robert Michaud. Le dernier relevé de population fait état d’environ 880 bélugas, alors qu’ils étaient plus de 10 000 au début du 20e siècle. Qui plus est, cette population résidente du Saint-Laurent diminue en moyenne de 1 % par année.

Quelles sont les causes ?

Plusieurs facteurs pourraient expliquer ces mortalités élevées, qui risquent de contrecarrer tout rétablissement de l’espèce, de l’aveu même des chercheurs qui étudient les bélugas depuis plusieurs années.

Le dérangement dont sont victimes les bélugas dans leur habitat estival pourrait peser lourd dans la balance. Il faut savoir que les lieux fréquentés par les bélugas, et notamment les femelles et leurs jeunes, sont soumis à un trafic maritime intense. On peut penser à la navigation commerciale, mais aussi aux plaisanciers, de plus en plus nombreux en période estivale.

Les risques que représentent le dérangement et la pollution sonore de l’habitat du béluga pourraient d’ailleurs s’accroître au cours des prochaines années, en raison de la croissance du trafic maritime commercial sur le Saint-Laurent. Les ports à Montréal et à Québec développent présentement des projets d’expansion. Il en existe aussi sur le Saguenay, avec notamment le projet de GNL Québec.

Un projet financé par le gouvernement du Québec est d’ailleurs en cours jusqu’en 2023, en collaboration avec l’Université du Québec en Outaouais, afin de préciser la vulnérabilité de l’espèce à la pollution sonore. L’an dernier, le gouvernement du Québec et celui du Canada avaient aussi convenu de bonifier la protection de l’habitat estival du béluga, en augmentant les zones protégées dans l’estuaire du Saint-Laurent. Aucune annonce officielle n’a toutefois été faite depuis ce temps.

Autres menaces

Outre la menace que représente ce dérangement continuel des animaux, le recul des glaces dans le golfe pourrait aussi nuire aux femelles gestantes durant les mois qui précèdent la naissance de leurs veaux. Un phénomène qui pourrait d’ailleurs bien prendre de plus en plus d’importance en raison des bouleversements climatiques qui frappent le Saint-Laurent.

Les chercheurs mettent aussi en lumière la nécessité de mieux comprendre les répercussions d’une diminution des stocks de harengs, une proie pour les bélugas, mais aussi de l’accumulation de certains agents contaminants dans les animaux.

Les retardateurs de flammes utilisés dans plusieurs produits et objets, et reconnus comme perturbateurs endocriniens, pourraient également avoir un effet négatif sur les femelles en gestation ou au moment de l’accouchement.