Des navires à l’arrêt sur le Saint-Laurent

Depuis déjà plusieurs jours, des navires sont stoppés sur le Saint-Laurent, au large de Trois-Pistoles.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Depuis déjà plusieurs jours, des navires sont stoppés sur le Saint-Laurent, au large de Trois-Pistoles.

Phénomène inhabituel sur le Saint-Laurent : plusieurs navires commerciaux, dont des pétroliers, ont dû jeter l’ancre le long de cette importante voie navigable, certains depuis déjà plusieurs jours. La plus forte concentration se trouve près du parc marin du Saguenay—Saint-Laurent, a constaté Le Devoir. Une situation qui serait liée aux répercussions de la crise actuelle.

Les navires commerciaux qui montent ou qui descendent le cours du Saint-Laurent peuvent s’arrêter à différents « postes d’ancrage ». Certains d’entre eux sont d’ailleurs présentement très achalandés, selon ce qui ressort des informations compilées par Le Devoir au cours des derniers jours à partir du Système d’identification automatique (AIS, en anglais), qui permet de localiser les navires en temps réel.

Dimanche dernier, dans un secteur de l’estuaire désigné comme l’ancrage des « Rasades », situé entre Trois-Pistoles et Rimouski, on comptait huit navires, dont trois pétroliers (d’une capacité moyenne d’un peu plus de 300 000 barils chacun). Trois jours plus tard, soit mardi, on en comptait toujours sept, dont les trois mêmes pétroliers. Ceux-ci étaient encore présents, mercredi, en compagnie de sept autres navires de types minéraliers ou cargos. Jeudi, on comptait toujours huit navires à ce poste d’ancrage, situé à environ cinq kilomètres de la rive sud du Saint-Laurent qui peut en accueillir 15, au maximum.

Professeur émérite à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski, Émilien Pelletier connaît bien ce site d’ancrage, qui est habituellement « utilisé par des navires qui doivent procéder à des réparations ou attendre des ordres de route ». Mais il est « très rare » qu’on y voie autant de navires, « et surtout des pétroliers ». Selon lui, il est fort probable que ces arrêts de pétroliers soient liés à une surabondance de pétrole brut, notamment dans les installations des raffineries du Québec.

Spécialiste de l’écotoxicologie marine, M. Pelletier estime toutefois que les risques de déversement ne seraient pas importants. « Je ne vois pas trop de risques environnementaux, mais plus il y a de bateaux en attente ou en transit, plus le danger d’incidents peut augmenter ».

Chose certaine, ce site d’ancrage actuellement très achalandé se trouve dans un secteur fréquenté assidûment par les bélugas du Saint-Laurent. Cette zone, située à quelques kilomètres des limites du parc marin du Saguenay—Saint-Laurent, fait partie de « l’habitat essentiel » de l’espèce et elle est utilisée par des femelles et leurs jeunes, précise le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud.

Pétroliers à l’arrêt

Le secteur des Rasades n’est pas le seul à être très sollicité ces jours-ci pour le mouillage de navires qui naviguent sur le Saint-Laurent. Dans le secteur d’ancrage de Sorel, on comptait jeudi quatre vraquiers ancrés dans le fleuve. On a vu aussi d’autres navires à l’arrêt à divers endroits au cours des derniers jours. À quai aux installations du Port de Montréal, on comptait jeudi sept navires pétroliers.

Transports Canada confirme l’arrêt temporaire de pétroliers dans le secteur des Rasades, dans l’estuaire. Ces navires « ne sont pas utilisés pour stocker du pétrole brut en mer », affirme toutefois le ministère. Au moment où trois pétroliers s’y trouvaient, deux étaient à destination de Montréal et un troisième était « en attente d’un autre navire qui viendra lui transférer une cargaison afin de compléter son chargement ».

Les postes d’ancrage, ajoute Transports Canada, « sont utilisés notamment en cas de problèmes avec le navire, de panne, de difficulté à manœuvrer, de nécessité d’effectuer une réparation ou de l’entretien, d’une urgence, de mauvaises conditions climatiques, d’un transfert de cargaison, d’attente d’une place dans un port de destination, ou en cas de marée défavorable ».

Le ministère responsable de la gestion du trafic maritime au Canada n’est toutefois pas en mesure de préciser les raisons qui motivent les armateurs à stopper leurs navires à un poste d’ancrage sur le cours du Saint-Laurent. « Même si Transports Canada est en mesure de confirmer le type et l’emplacement des navires qui se trouvent en eaux canadiennes, les navires peuvent être au mouillage ou à quai pour plusieurs raisons, notamment la disponibilité de leur prochain port d’escale », précise-t-on par courriel.

Transports Canada a suggéré de contacter les entreprises concernées. Le Devoir a donc contacté trois entreprises qui gèrent des navires qui sont demeurés à l’arrêt au cours des derniers jours, dont deux dont les navires sont enregistrés dans des pays reconnus pour leurs « pavillons de complaisance ». Aucune n’a répondu à nos questions.

Raffineries

Est-ce que la présence de pétroliers à l’arrêt sur le Saint-Laurent est liée aux activités ou aux capacités de stockage des raffineries de Lévis (Valero) et de Montréal (Suncor) ? Chez Suncor, on refuse de donner des détails sur les produits pétroliers qui arrivent ou qui partent des installations situées dans l’est de Montréal.

Chez Valero, on dit n’avoir « rien de particulier à signaler » en ce qui a trait aux arrivées et aux départs des navires. « Depuis le début de la pandémie, nous avons effectivement dû ajuster graduellement la production à la baisse de la demande », précise toutefois la directrice Affaires publiques et gouvernementales, Marina Binotto.

Au Port de Montréal, on précise que la décision de stopper un navire au mouillage sur le Saint-Laurent ne relève pas des autorités portuaires. « C’est une décision qui appartient au commandant du navire. On ne peut pas commenter ou présumer pour chacun des navires les raisons qu’ils ont de s’ancrer à ces endroits », écrit Mélanie Nadeau, directrice des communications à l’Administration portuaire de Montréal. Elle ajoute que les navires qui se mettent au mouillage sur le Saint-Laurent, en attendant de reprendre leur route, peuvent être destinés à un autre port situé le long de la voie maritime.

Au Port de Québec, on indique que les activités normales se poursuivent « avec un ralentissement de certains volumes de vrac liquide, notamment en raison de la baisse du trafic aérien et autoroutier ».