Un Saint-Laurent sans projet pétrolier

Après des années de débats et de controverses, c’est la fin des projets d’exploration pétrolière et gazière dans le Saint-Laurent. Le Devoir a appris que l’entreprise qui détient les permis québécois dans le secteur Old Harry a demandé leur annulation. Et même si Québec et Ottawa refusent de fermer définitivement la porte aux futurs projets, aucune législation n’est envisagée pour permettre de nouveaux forages.

L’entreprise albertaine Headwater Exploration, connue auparavant sous le nom de Corridor Resources, a soumis une demande d’annulation au gouvernement du Québec pour ses deux permis, soit une zone de 500 km2. Ceux-ci sont situés à 80 kilomètres au nord-est des îles de la Madeleine, sur la frontière maritime avec Terre-Neuve.

« Nous attendons la documentation finale du gouvernement du Québec » qui officialisera l’abolition des permis en vigueur depuis 1996, a précisé par courriel un vice-président de Headwater Exploration, Scott Rideout. Une information confirmée par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, qui avait pourtant indiqué quelques jours plus tôt ne pas avoir reçu de demande.

En janvier, les permis d’exploration détenus par l’entreprise de Calgary du côté terre-neuvien de la structure Old Harry avaient expiré, sans être renouvelés. Cet abandon des permis en eaux québécoises signe donc la fin d’une saga qui a alimenté des débats environnementaux et économiques depuis une décennie au Québec. Au fil des années, libéraux, péquistes et caquistes ont tous, à un moment ou à un autre, vanté le potentiel pétrolier de la structure sous-marine Old Harry. Or, même si plusieurs ont évoqué un potentiel pétrolier évalué à deux milliards de barils, celui-ci n’a jamais été démontré.

À l’automne 2017, la compagnie Corridor Resources, qui avait reçu quelques semaines auparavant 19,5 millions de dollars du gouvernement du Québec en raison de la fin du projet pétrolier Anticosti, y a mené les derniers travaux d’exploration. Ces « levés électromagnétiques » ont démontré que la structure renfermerait probablement du gaz naturel. Aucune entreprise de l’industrie approchée par Corridor Resources n’a voulu se joindre à un partenariat pour financer des forages.

Bonne nouvelle

Pour le biologiste Sylvain Archambault, qui suit les dossiers pétroliers dans le golfe depuis plusieurs années, cette décision de Headwater Exploration est « une très bonne nouvelle ». « La compagnie a compris que tout projet de forage serait très difficile à Old Harry, mais aussi que le potentiel n’est pas intéressant, d’autant qu’il s’agirait de gaz naturel », a-t-il résumé.

Selon lui, les risques environnementaux liés à l’exploitation pétrolière dans ce secteur du golfe seraient par ailleurs beaucoup trop importants pour justifier un futur projet. Une préoccupation partagée notamment par plusieurs Madelinots, inquiets des conséquences pour l’industrie de la pêche. Plus de 5000 entreprises de pêche et une centaine de compagnies d’acheteurs, de transformateurs et d’aquaculteurs dépendent de cette industrie dans le golfe. Sans compter les activités liées à l’industrie touristique.

Deux études environnementalesréalisées à la demande du gouvernement du Québec ont constaté le manque de connaissances sur les effets d’une marée noire dans le golfe. Mais on sait qu’un déversement pétrolier dans le Saint-Laurent risquerait d’avoir des effets à long terme sur l’ensemble de l’écosystème. Les opérations de nettoyage seraient aussi ardues.

Contactés par Le Devoir, le gouvernement du Québec et celui du Canada n’ont toutefois pas voulu préciser s’ils entendaient interdire tout nouveau projet d’exploration pétrolière et gazière dans le golfe. Il faut savoir que de tels projets sont actuellement sous le coup d’un « moratoire », en attendant l’adoption d’une « loi miroir » qui permettrait de relancer les forages.

Or, l’appétit pour un tel cadre législatif ne semble pas être au rendez-vous à Québec. « Pour le moment, le gouvernement fédéral est à le mettre en place. Nous n’avons pas eu de discussion à cet effet. Il est donc prématuré de partager ou de prendre une position au préalable. À l’heure actuelle, aucun dépôt n’est prévu de notre côté », a expliqué par écrit le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles.

Attente à Ottawa

À Ottawa, on semble attendre une demande de Québec. « Si le Québec exprime le souhait de mettre en œuvre l’Accord [en vue d’assurer conjointement la gestion des ressources pétrolières extracôtières], le gouvernement du Canada ne manquera pas de collaborer avec lui pour la suite des choses tout en continuant de bâtir une relation de nation à nation avec les groupes autochtones autour du golfe », a fait valoir Ressources naturelles Canada. Mais le fédéral, qui est favorable à l’exploitation en milieux marins, ajoute qu’une telle entente permettrait « de garantir que l’exploitation des ressources naturelles dans cette zone se fera d’une façon sécuritaire et respectueuse de l’environnement ».

Pour le biologiste Sylvain Archambault, l’abandon des permis en eaux québécoises devrait au contraire ouvrir la porte à un « moratoire permanent » pour la totalité du golfe du Saint-Laurent, qui est bordé par cinq provinces. Actuellement, les forages sont toujours possibles dans la portion du golfe relevant de Terre-Neuve et dans celle relevant de la Nouvelle-Écosse. Les deux provinces sont d’ailleurs déjà bien engagées dans l’exploration et l’exploitation d’énergies fossiles en milieux marins, mais en dehors du golfe.

 

Une centaine de forages d’ici 2030

Si les projets sont terminés dans le Saint-Laurent, les forages en milieu marin devraient toutefois connaître une croissance marquée dans l’est du pays au cours des prochaines années. Terre-Neuve-et-Labrador prévoit la réalisation d’au moins 100 forages exploratoires d’ici 2030, mais dans les eaux de l’Atlantique Nord. L’objectif de la province est de doubler sa production pétrolière et gazière.

Pour faciliter les projets du secteur des énergies fossiles, le gouvernement Trudeau a d’ailleurs décidé de mettre en place un règlement qui permettra d’« exclure » les forages d’exploration en milieu marin menés à l’est de Terre-Neuve du processus d’évaluation environnementale actuellement en vigueur. Les consultations publiques sur le règlement, qui se sont tenues en pleine crise de la COVID-19, se termineront le 30 avril.

Le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a également autorisé en mars les pétrolières Husky Oil et Exxon à mener au moins 10 forages exploratoires en milieu marin d’ici 2027, dans une zone ciblée par l’industrie et située sur les Grands Bancs de Terre-Neuve, dans l’Atlantique. Husky Oil et Exxon, deux entreprises actives au Canada, ont connu des déversements pétroliers au large de Terre-Neuve en 2018 et en 2019.

6 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 27 avril 2020 08 h 17

    Bonne nouvelle!

    Voilà effectivement une bonne nouvelle pour notre Saint-Laurent,
    et pour notre petite planète conséquemment!
    Mais pour l'Atlantique, pouvons-nous en dire aurant?

    Dépassé des frontières bien terrestres, serions-nous sur une autre planète?
    Selon quelles limites est-il juste de défendre le provincialisme?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 avril 2020 08 h 59

      " Selon quelles limites est-il juste de défendre le provincialisme?" Très bonne question.

    • Claude Bariteau - Abonné 27 avril 2020 09 h 50

      Le non-renouvellement des permis est bien expliqué. Il n'y a pas d'argent à faire avec du gaz naturel coûteux à extraire et avec des contestations dans une zone de pêche sans l'appui à l'aveugle des pouvoirs politiques.

      Je me permets toutefois des précisions sur les zones attribuées à des provinces limitrophes du golfe. Cette entente date des années 1970 et n’a jamais été reconnue par le Canada. C’est le premier point. Le Canada procède sur d’autres bases pour établir son autorité dans le golfe, que ne lui a jamais reconnu les États-Unis.

      Ces bases concernent les permis de pêche octroyés dans les années 1970-1990 à des entreprises multinationales, la gestion des pêches côtières dans le golfe, la protection des mammifères, la création de zones protégée et la promotion des intérêts des seules nations autochtones, ce qui lui permet de définir légalement un espace maritime selon ses visées.

      Dans l’éventualité de l’indépendance du Québec, il a été démontré que le territoire maritime du Québec s’agrandira dans le golfe, car les Îles de la Madeleine constituent un atout et le Québec pour consolider les 12 milles marins et les 188 qui s’ajouteront en devenant un État indépendant. De plus, il aura un droit d’accès aux eaux internationales via le golfe et les ententes entre les provinces n’auront aucune incidence.

      Quand les dirigeants politiques du Québec s’engagent comme le gouvernement Bouchard en 1996, il se crée des contraintes. L’abandon des projets de forage à Old Harry est, sous cet angle, une information que le gouvernement du Québec devrait considérée comme la fin de toutes activités de ce genre dans les zones qui deviendraient celles du Québec devenu État indépendant.

    • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 27 avril 2020 15 h 05

      « "Dépassés des frontières bien terrestres, serions-nous sur une autre planète?
      Selon quelles limites est-il juste de défendre le provincialisme?" Très bonne question. » GARNEAU, Brigitte

      Je précise ma pensée:

      « Après des années de débats et de controverses, c’est la fin des projets d’exploration pétrolière et gazière dans le Saint-Laurent. Le Devoir a appris que l’entreprise qui détient les permis québécois dans le secteur Old Harry a demandé leur annulation. » SHIELDS, Alexandre, Un Saint-Laurent sans projet pétrolier, in Le Devoir, 27 avril 2020

      Donc c'est la fin de cette exploitation de ces combustibles fossiles dans le fleuve... au Québec... Mais comment de pas vouloir qu'elle cesse aussi dans le reste du Canada? Pourquoi le «moratoire permanent» espéré par M.ARCHAMBAULT devrait-il être limité à notre province? Pourquoi ce laisser-faire au niveau fédéral?

      Ce «moratoire permanent» au Québec est certainement positif: c'est déjà ça de gagné pourrait-on dire. Mais ainsi restreint par provincialisme à notre seule province, un tel «moratoire permanent» ne ressemble-t-il pas à un NIMBY? Ne conviendrait-il pas d'étendre un tel moratoire permanent au niveau fédéral aussi?

      Merci pour vos précisions M.BARITEAU, vous lire m'est souvent nutritif: du point de vue philosophie de la nature où je me place, l'agrandisement du territoire ainsi occasionné implique un agrandissement du territoire protégé, ce qui est aussi une bonne nouvelle.

      « Éducation est un mot récent; autrefois on disait nourriture » -LITTRÉ

  • Daniel Grant - Abonné 27 avril 2020 08 h 41

    Merci ça prend des bonnes nouvelles de temps en temps.

    …« de garantir que l’exploitation des ressources naturelles dans cette zone se fera d’une façon sécuritaire et respectueuse de l’environnement »….

    Mais comment est-ce que le fédéral peut encore nous bassiner avec des bondieuseries semblables quand on regarde le gâchis environnemental laissé derrière ces pollueurs.

    En lisant les demandes d’assouplissements des règlements de la CAPP au fédéral dans notre dos pendant qu’on est pris avec le virus, on voit très bien
    qu’ils n’ont pas du tout l’intention de cesser de nous polluer
    qu’ils veulent se déresponsabiliser ;
    -de toutes contraintes sécuritaires et respect de l’environnement
    -de payer pour les puits orphelins ($260 Milliards et s’empire)
    -de payer pour la mortalité prématurées et des dégâts sur la santé de tout (le baril n’est même plus un gage de santé financière)
    qu’il veulent se gaver encore de la plus grosse part de subvention d’assistance sociale aux corporations.
    Autrement dit, ils veulent polluer « sans entrave » en utilisant le VIRUS comme excuse pour ne pas se faire ralentir et le VIRUS comme excuse pour continuer à nous polluer.

    Si on ne savait pas de qui provient cette demande au fédéral on pourrait facilement penser qu’il s’agirait d’une planification de génocide sous les yeux complices de nos ministres de la santé et de l'environnement.
    https://d36rd3gki5z3d3.cloudfront.net/wp-content/uploads/2020/04/COVID-19-Regulatory-Request.pdf?x55588

  • Gilbert Talbot - Abonné 28 avril 2020 13 h 48

    Grâcec à qui?

    Petit à petit, les compagnies pétrolières comprennent qu'il y a des endroits où il est mieux de ne pas forer. Malheureusement ce qui les aide à comprendre, ce n'est pas la protection de l'environnement mais le coût de plus en plus exhorbitants de ces forages et l'incertitude face à ce qu'ils vont trouver. Les gouvernements canadien et québécois et en particulier les ministères de l'environnement, sont davantage à la solde des pétrolières qu'à La Défense et la protection du St-Laurent et du golfe.
    Oui c'est une bonne nouvelle aujourd'hui, mais ce n'est pas grâce à nos gouvernants, qui ne sont pas encore prêts à y interdire tout forage dans le St-Laurent et le golfe. C'est davantage aux comités de citoyens pour La Défense du fleuve, du golfe et de leurs affluents que revient le mérite de la protection de nos milieux de vie.