«Il faudra reconstruire une économie plus verte»

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
Plusieurs experts invitent à réfléchir sur l’opportunité de se tourner vers un système économique plus vertueux et plus durable.
Photo: Getty Images / iStockPhoto Plusieurs experts invitent à réfléchir sur l’opportunité de se tourner vers un système économique plus vertueux et plus durable.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

En pleine pandémie de COVID-19, la question de l’après-crise est déjà sur toutes les lèvres. Quelle reconstruction pour demain ? Comment se relever de ce tsunami économique ? Plusieurs économistes invitent à réfléchir sur l’opportunité de se tourner vers un système plus vertueux et plus durable.

Depuis son bureau de Sherbrooke, le professeur Alain Webster va droit au but : « Nous n’avons pas le droit à l’erreur ; il faudra reconstruire une économie plus verte. C’est essentiel et fondamental ! »

Pour l’universitaire, qui s’intéresse aux outils économiques de gestion de l’environnement, la crise du coronavirus amène à réfléchir au modèle économique qui devra se dessiner demain. « Soudainement, il va falloir faire des choix rapides. À l’échelle du Québec et du Canada, les gouvernements vont devoir investir massivement en cohérence avec une économie verte, une priorité qu’avait déjà fixée le gouvernement Legault. Mais il ne faut pas faire marche arrière maintenant. »

Malgré ce contexte extrêmement difficile, Alain Webster invite à profiter de cette période pour « déterminer ce que seront nos sociétés ». « La planète entière est “sur pause”, mais il est rassurant de constater une certaine cohésion sociale dans la crise. » Une « stratégie » qu’il convient « de poursuivre ». « Comment redémarrer le volet économique ? Comment les gens vont-ils travailler, vivre, manger ? Toutes ces questions se posent maintenant. La grande nuance désormais, c’est que la crise amène une telle pression qu’on ne peut pas se tromper. » Pour atteindre l’objectif fixé par l’ONU et « devenir carboneutre en trois décennies », il faut assumer « une politique économique ambitieuse et durable », prévient Alain Webster.

Une économie plus circulaire

Une direction que privilégie également Luciano Barin-Cruz, enseignant à HEC Montréal, qui considère, malgré le contexte lourd et pesant, que le moment est opportun pour envisager de nouvelles pistes. « On devrait chercher à reconstruire une économie plus circulaire en favorisant l’achat local, sans dériver vers un discours populiste mais en se posant une question : d’où vient la matière première ? »

En ce sens, l’initiative des paniers bleus lancée par le premier ministre François Legault « est intéressante ». « Cela développe la conscience de privilégier les micro-entrepreneurs. Ça crée des bases entrepreneuriales plus solides, ça réduit les transports et l’émission de gaz à effet de serre. C’est bon pour la transition écologique. » Le spécialiste croit en l’émergence « de nouvelles possibilités » : la valorisation des déchets par exemple, « qui peut aussi avoir un impact écologique positif », dit-il, « et réduir enotre dépendance aux matières premières ».

La crise de la COVID-19 peut avoir cela de constructif. « C’est peut-être le moment de développer des chaînes de valeurs hybrides, de faire travailler ensemble des acteurs de différents domaines. On a vu comment une économie solidaire et résiliente peut se mettre en place rapidement. Il y a actuellement une tendance à l’esprit collaboratif, la notion de collectivité prend son sens. Nous pouvons voir à quel point certaines organisations, comme les centres communautaires, ont un impact important. »

Des similitudes avec la crise environnementale

Même si la pandémie vécue à grande échelle semble inédite, il est possible d’observer certaines similitudes avec la crise environnementale qui, il y a quelques semaines encore, alimentait notre quotidien. C’est en tout cas la réflexion de Justin Caron, professeur au Département d’économie appliquée à HEC Montréal. « C’est un peu la même dynamique que pour le problème des changements climatiques, mais en accéléré. »

L’épidémie « semblait, au début,distante et peu tangible, le virus comme le CO2 sont des ennemis invisibles », explique l’économiste. « Il est aussi difficile de prévoir les implications et le risque, il paraît donc nécessaire d’accorder une certaine confiance aux experts. Et commepour la crise environnementale, cette pandémie impose des actions collectives. Avec la COVID-19, ignorer la distanciation sociale contribue à répandre la maladie et nuit à la société. En matière d’environnement, consommer des biens qui émettent beaucoup de CO2, comme la voiture et l’avion, nuit à la société. Pour les changements climatiques, on ne peut pas se permettre d’attendre que la menace soit directement tangible avant d’agir et d’accepter le besoin d’une action collective. »

Mais là encore, cette situation pourrait accélérer certains changements, favorisant une économie plus écoresponsable. « Il y a des taux d’intérêt bas et beaucoup de main-d’œuvre libre sur le marché : les entreprises doivent être incitées à en profiter pour investir dans le durable. Le gouvernement peut aussi utiliser le “stimulus économique” [dépenser pour freiner la récession] à des fins environnementales : investir dans l’infrastructure ou des emplois durables. » Autre piste : « Les gens vont s’habituer à plus de virtuel [télétravail, télémédecine, visioconférence, etc.], qui peut réduire la demande en transport. Il s’agira d’encourager ces comportements dans la durée. »

Ce changement de paradigme serait possible « avec des politiques neutres et efficaces, comme les taxes carbone. » Sur ce point, Justin Caron rejoint Alain Webster : ces taxes seront nécessaires pour contrebalancer l’effet du bas prix du pétrole.

« Il ne faut pas laisser les consommateurs et les firmes penser que l’énergie est bon marché et va le rester pour recommencer à acheter de grosses voitures, note Justin Caron. Il faut mettre en place les bons incitatifs pour que l’économie se restructure de manière moins intensive en CO2. Les crises sont de ce point de vue là une occasion si elles sont accompagnées des bonnes mesures. »