Vers plus d’autonomie alimentaire au Québec

Pascaline David Collaboration spéciale
«On peut se nourrir entièrement de notre agriculture canadienne et québécoise, c’est possible», assure le président de l'UPA. 
Photo: Getty Images / iStockphoto «On peut se nourrir entièrement de notre agriculture canadienne et québécoise, c’est possible», assure le président de l'UPA. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

COVID-19 oblige, la sécurité alimentaire est ramenée au centre des débats. Depuis la fin des années 1980, la multiplication des traités de libre-échange a fait chuter l’autosuffisance alimentaire du Québec de 80 % à 30 % aujourd’hui, tandis que la province exporte en masse des produits comme le porc et l’érable. Si François Legault a répété sa volonté d’aller vers plus d’autonomie alimentaire lors de ses points de presse quotidiens, la transition devra se faire progressivement.

« Sommes-nous allés trop loin ? » demande le président général de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, dans un texte d’opinion publié sur le site Internet de l’organisation syndicale. Il estime que de trop nombreux leviers essentiels à la sécurité nationale sont hors de notre contrôle. C’est un cri d’alarme lancé face à la trop grande dépendance du Canada et du Québec à l’équilibre des marchés internationaux lorsque tout peut être rapidement bouleversé en temps de crise.

Quid de la main-d’œuvre étrangère ?

« Nous dépendons en moyenne à 55 % des importations pour nous alimenter, notamment depuis les États-Unis pour les fruits et légumes », précise Marcel Groleau. Pour l’heure, il est impossible de poser un diagnostic sur le volume de l’offre en fruits et légumes dans les prochains mois. La paralysie de l’économie a créé une rupture dans plusieurs chaînes deproduction, notamment avec des abattoirs qui fonctionnent au ralenti. L’arrêt des achats de l’hôtellerie et des restaurants a asséné un coup supplémentaire à l’industrie.

« On ne connaîtra probablement pas de pénurie en tant que telle, mais plutôt une augmentation des prix, et ce sont les gens les plus pauvres qui seront d’abord frappés par cela », estime M. Groleau. Dans les pays où il n’existe aucun filet social, les conséquences peuvent être dévastatrices. En 2008, quand le prix des céréales a explosé, les pays exportateursde riz ont limité les échanges devant la crainte d’en manquer, et les pays dépendants des importations se sont retrouvés à court de ces denrées, ce qui a créé des émeutes.

Actuellement, la préoccupation majeure des producteurs agricoles est le manque de main-d’œuvre dans les fermes, qui embauchent chaque année des travailleurs temporaires provenant du Mexique et d’Amérique Centrale. « Cela remet déjà en question les plans d’ensemencement de certains agriculteurs, qui se questionnent sur l’opportunité d’aller vers des produits demandant moins de main-d’œuvre », commente Marcel Groleau. Comme en France, le gouvernement Legault tente de pallier cette problématique en faisant appel à une main-d’œuvre québécoise, qui devra être disponible jusqu’en septembre, pour les récoltes.

« Mangeons local plus que jamais »

Alors que nous sommes désormais tous habitués à manger des brocolis, des fraises ou des bananes douze mois par année, les Québécois adaptaient jadis leur alimentation en fonction de la disponibilité saisonnière locale. « On peut se nourrir entièrement de notre agriculture canadienne et québécoise, c’est possible, affirme Marcel Groleau. Cela passera par un régime qui s’appuie sur le local. »

Et pour le président de l’UPA, c’est un choix qui dépend grandement des consommateurs. « Les agriculteurs ne peuvent pas pousser les consommateurs à manger ce qui est fait chez nous, mais s’il y a une demande, nousproduirons en fonction de cela », soutient-il. Pour cela, les Québécois devront toutefois être mieux guidés et informés. La récente création du Panier bleu, un site Internet qui regroupe les entreprises québécoises, est une première initiative encourageante. Selon M. Groleau, la dimension locale devrait aussi faire partie du Guide alimentaire canadien.

L’UPA a elle-même lancé le mouvement « Mangeons local plus que jamais », pour donner de la visibilité aux producteurs locaux et mettre en valeur des actions concrètes comme un abonnement à un panier biologique auprès du Réseau des fermiers de famille, un réseau solidaire de fermes maraîchères certifiées biologiques, ou en voie de l’être, qui mettent en avant un circuit court de mise enmarché. Un système plus durable également, puisque la réduction des distances de transport des marchandises diminue l’émission de gaz à effet de serre.

Les grandes épiceries devront aussi contribuer davantage. Par exemple dans un même étal, il est possible de voir écrit « tomates en serre du Québec » et, en plus petit dessous, « et/ou du Mexique » lorsque celles de la Belle Province ne sont pas disponibles. « Il faut vérifier, car 9 fois sur 10 ce sont des tomates du Mexique », indique M. Groleau. Il faudrait que les règles d’étiquetage soient beaucoup plus claires et exigeantes pour que les gens puissent faire des choix éclairés. » Au lieu de laisser libre cours à la volonté des magasins alimentaires, la législation devrait donc être plus ferme selon lui.

Agriculture durable

À moyen terme, il sera judicieux d’aller vers une agriculture plus durable. Le président de l’UPA affirme que les terres canadiennes continuent d’être très fertiles et en bon état. « Au Québec, on a déjà une agriculture durable, mais elle pourrait être plus écologique, admet-il. Depuis une dizaine d’années, on travaille beaucoup sur les enjeux de compaction des sols et d’enrichissement par la matière organique, les équipements se perfectionnent, et on est déjà dans la dynamique de rendre notre agriculture plus durable. »

Certains enjeux, comme le contrôle des insectes et des mauvaises herbes, demandent de la recherche supplémentaire pour progresser, selon M. Groleau. La production de la pomme par exemple, ne jouit pas encore des outils nécessaires pour être biologique, à cause du climat humide.

Depuis quelques années, l’UPA suggère par ailleurs de régionaliser les programmes agricoles qui s’appliquent actuellement à l’échelle provinciale de la même façon en Abitibi ou à Saint-Hyacinthe, où les conditions de productions ne sont pas du tout les mêmes. Elle souhaite également que les petites entreprises agricoles soient davantage soutenues.

La solution urbaine

Une récente étude du Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB), menée par son directeur et professeur à l’Université du Québec à Montréal, Éric Duchemin, indique que l’apport des potagers à domicile, des jardins communautaires et des jardins collectifs est sous-estimé lorsqu’il s’agit de la sécurité alimentaire des villes.

À Montréal, de 35 % à 50 % de la population québécoise pratique l’agriculture urbaine, qui fournit les besoins en légumes frais, durant la saison estivale, à 5 % de la population. Cela pourrait concerner jusqu’à 250 000 personnes, soit plus de 12 % de la population.

La Ville de Victoria a quant à elle adopté une motion dans les dernières semaines afin de faire pousser des plantes potagères plutôt que des fleurs dans ses serres municipales. Une stratégie sur laquelle se penche actuellement le gouvernement du Québec, qui compte 900 serres sur son territoire.

L’entreprise d’agriculture urbaine Les Fermes Lufa cultive quant à elle des légumes dans des serres sur toit à Montréal et livre des aliments issus de productions locales et souvent biologiques. Elle parachève actuellement la construction de sa quatrième et plus grande serre, soit 1,5 hectare, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal.

Cette nouvelle serre permettra à Lufa de doubler sa production de légumes pour alimenter 2 % de l’île de Montréal. Des aubergines et plus de dix variétés de tomates y seront cultivées sans pesticides de synthèse. La ferme urbaine sera aussi plus efficace en matière de rendement énergétique et captera l’eau de pluie, utilisée en partie à circuit fermé pour l’irrigation. Un système de compostage interne sera aussi installé.

Devant l’augmentation substantielle des commandes avec la COVID-19, Lufa s’est d’ailleurs vue débordée avec des commandes retardées ou annulées, et a été obligée d’adapter son système de livraison. L’entreprise a engagé du personnel supplémentaire pour l’emballage des paniers et augmente progressivement le niveau des commandes pour se remettre à flot.