Champignons mangeurs de textiles

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Un champignon <em>Trametes versicolor</em>. Selon le chercheur David Dussault, la mycoremédiation permet de diminuer les coûts reliés à l’enfouissement des déchets.
Photo: iStock Un champignon Trametes versicolor. Selon le chercheur David Dussault, la mycoremédiation permet de diminuer les coûts reliés à l’enfouissement des déchets.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

« Les champignons sont les découpeurs moléculaires de la planète », rappelle David Dussault, mycologue et spécialiste de l’environnement. Alors que les sites d’enfouissement débordent, le chercheur postdoctorant s’est intéressé à cette façon toute naturelle de décomposer les déchets, et en particulier les textiles.

Compactés et enfouis dans un environnement sans oxygène, les textiles peuvent prendre plusieurs centaines d’années à se biodégrader dans les sites d’enfouissement. Sans compter que « de plus en plus de textiles sont fabriqués à partir de produits pétroliers ou sont un mélange de fibres, et sont donc difficilement dégradables », explique David Dussault. L’utilisation des champignons pour décontaminer les sols, ou la mycoremédiation, était déjà connue. Et si les champignons étaient capables de « digérer » les textiles à base d’hydrocarbures, s’est-il demandé ?

Des tonnes de textile

Le textile occupe une place prépondérante dans nos déchets. Selon Recyc-Québec, près de 190 000 tonnes de textile seraient mises au rebut chaque année au Québec. C’est 24 kg par ménage ! Moins de 40 % des textiles sont récupérés, ce qui représente un problème de taille au point de vue environnemental, en plus d’engendrer des coûts importants pour les entreprises, qui doivent payer pour enfouir ces textiles.

Depuis 2013, David Dussault travaille avec l’organisme Certex, qui récupère et recycle les textiles. Dans le cadre de son doctorat, il a testé plusieurs « recettes » pour en arriver à trouver la bonne variété d’espèce fongique et les bonnes conditions afin d’assurer une décomposition efficace de ces textiles récalcitrants. « Je ne voulais pas simplement une application en ingénierie. Je voulais également avoir une approche biologique, qui aurait une solution en adéquation avec l’environnement », précise-t-il.

Le passionné de champignon a d’ailleurs acheté en 2016 une ferme de champignons comestibles à Saint-Ours, qu’il a rebaptisée Mycocultures.

Sa nouvelle entreprise, Myco Innov, fondée en 2019, se consacrera aux essais de biodégradation de ces substances à l’aide de champignons. Après Certex, David Dussault envisage de collaborer avec les centres de traitements, les sites d’enfouissement ou la production industrielle de pièces.

Digérer les textiles

C’est le mycélium, ces filaments blancs ramifiés formant l’appareil végétatif du champignon sous la terre, qui est responsable du processus. On mélange le mycélium avec des résidus textiles, comme le nylon ou le polyester, de même qu’avec un substrat qui nourrira le champignon : résidus agricoles qui ressemblent à de la paille, bois, ou même, résidus alimentaires d’une usine de cannage. On stérilise le tout, puis on laisse le champignon agir. Après de premiers essais qui produisaient une très bonne dégradation en trois mois, David Dussault a raffiné sa méthode. Aujourd’hui, « on obtient une dégradation incroyable, presque une minéralisation, en quelques jours », raconte-t-il. La plupart des textiles faits à partir d’hydrocarbure se décomposent facilement, sauf peut-être le PVC. Avec son atome de chlore, celui-ci est beaucoup plus récalcitrant que le polyuréthane ou les plastiques.

Mais il y a plus. En arrêtant le processus fongique et en chauffant le mycélium, on peut ensuite le mouler pour en faire une foule de produits. « Le champignon réseaute les matières, l’homogénéise et les décolore », précise le chercheur. Résultat ? Une matière blanche et homogène, à la texture proche de la mousse de polystyrène qui, une fois durcie, pourrait être utilisée dans les avions, pour en faire des pare-chocs, des emballages ou des panneaux isolants.

David Dussault en a fait des pots à fleurs, et travaille aussi sur des prototypes de mobilier de jardin. Le tout sans colle ni époxy, comme c’est le champignon qui fait le lien entre les matières. Les objets restent résistants pendant de longues années si on évite de les exposer à des taux d’humidité trop élevés, mais peuvent aussi être complètement dégradés en fin de vie.

Une voie d’avenir ?

Suivant le principe de l’économie circulaire, cette technique de dégradation des déchets permet de revaloriser des matières résiduelles, de diminuer les coûts reliés à l’enfouissement et de réduire les dépenses énergétiques, comme c’est le champignon qui fait le travail. Aux États-Unis, quelques compagnies exploitent ce matériel, dont Ecovative Design, qui produit boîtes de transports et emballages pour de grandes compagnies comme DELL et IKEA. La compagnie a également développé un matériau entièrement biodégradable avec une texture se rapprochant d’une éponge, qui peut être utilisé comme textile ou pour les soins de la peau. Une firme d’architecte américaine a même conçu la Mycohouse, un prototype de maison entièrement faite de ce matériau vivant, sans besoin d’utiliser de colle ni de liant.

Pourquoi donc cette technique n’est-elle pas plus répandue aujourd’hui ? « Le problème, c’est la mise à l’échelle », explique M. Dussault. En fabriquant par exemple des panneaux isolants, on se retrouve en concurrence avec les grands de ce monde, comme Dupont. Même si en fin de compte cette nouvelle technique est moins coûteuse et compliquée, « au Canada, aucune entreprise n’a effectué cette mise à l’échelle », observe-t-il.

Alors que la planète doit soudainement réfléchir sérieusement à son mode de consommation, la biodégradation des textiles par ce processus naturel devient une voie d’avenir intéressante. « Je suis d’avis en effet que c’est ce qui devrait se produire ; il faut avoir le moins d’impact possible sur notre système planétaire », conclut le mycologue.