Les limaces, révélatrices de l’invasion biologique

Gabrielle Tremblay-Baillargeon Collaboration spéciale
Doit-on donc s’inquiéter de la présence de l’<em>Arion fuscus</em> chez nous? 
Photo: Getty Images Doit-on donc s’inquiéter de la présence de l’Arion fuscus chez nous? 

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

Détestée des maraîchers et honnie par les cueilleurs de champignons, la limace fait grimacer tous ceux qui croisent son chemin. Des forêts aux champs, cet invertébré hermaphrodite foisonne en sol québécois — et range au passage. Une espèce originaire de l’Europe, l’Arion fuscus, est même en voie d’être estampillée « envahissante ». Pourquoi ?

Angélique Dupuch, chercheuse à l’Université du Québec en Outaouais, consacre la majeure partie de son temps à tenter d’élucider le mystère de cette limace non indigène en compagnie d’Anna Mazaleyrat, son étudiante au doctorat.

Lors de recherches sur la Côte-Nord, où elle se consacrait à d’autres invertébrés, Angélique Dupuch tombait sur des tonnes de limaces. C’est là que la petite bête a piqué sa curiosité. « En matière de biomasse, c’est la plus grosse de tous les invertébrés qu’on peut capturer », affirme la professeure. Pourtant, au Québec, seule une petite poignée de chercheurs se penchent sur le sujet. Le point de départ de ce modeste engouement, c’est un constat : à la fin des années 1960, on relevait très peu de limaces Arion fuscus en sol québécois. Cinquanteans plus tard, en 2017, une étude démontrait la présence abondante de l’espèce, et ce, partout sur le territoire ; de la Gaspésie à l’Ontario en passant par l’Outaouais, l’Arion fuscus avait fait son chemin.

« Sachant qu’une limace ne se déplace pas vite, ça indique qu’elle a un potentiel de colonisation énorme, et on se doute bien que ce déploiement est en lien avec l’activité humaine », indique Mme Dupuch. Les déplacements par camion, bateau ou même par voie aérienne ont à la fois permis l’implantation de l’espèce au pays et sa colonisation à grande échelle.

Les perturbations anthropiques de l’écosystème des limaces indigènes, comme la coupe forestière, ont également facilité le travail de l’Arion fuscus. « D’une manière générale, les perturbations humaines de l’habitat sont un facteur potentiel qui favorise le succès d’invasion. On ne dit pas que la perturbation créée des conditions favorables, mais habituellement, l’espèce introduite va êtremoins touchée que l’indigène », relate Mme Dupuch.

Toutefois, n’est pas envahissant qui veut : certaines caractéristiques comportementales, comme la rapidité de mouvement et l’adaptabilité, font aussi partie des facteurs de succès d’une invasion biologique. Les tests en laboratoire tendent à prouver que l’Arion fuscus est plus agressive que sa colocataire indigène, attaquant physiquement celles qui croisent son chemin en mordant leur manteau de manière assez violente, laissant une trace bien visible sur le corps de leur rivale.

Conséquences sur la biodiversité

Les limaces ont beaucoup à nous apprendre. « La littérature a beaucoup plus documenté et compris les processus qui mènent à l’invasion et à son succès chez les plantes que chez les espèces animales », explique Mme Dupuch. Pour elle, c’est la qualité d’invertébrés des limaces qui est importante : si on arrive à démontrer que les facteurs comportementaux ont permis l’envahissement, on peut facilement tracer un parallèle avec de potentiels effets d’une invasion de vertébrés sur le territoire.

Doit-on donc s’inquiéter de la présence de l’Arion fuscus chez nous ? Tout reste à prouver. Malgré sa prolifération dans la province, la limace reste plutôt méconnue. « On ne sait absolument pas ce qu’elles font dans nos forêts, à quoi elles servent, ce qu’elles mangent… Les limaces, c’est une grosse boîte noire des forêts québécoises », affirme Mme Dupuch.

L’incidence économique ou écologique de l’espèce reste elle aussi à prouver. Angélique Dupuch avance toutefois quelques pistes : « Quand les espèces introduites deviennent envahissantes, elles sont une source de perte de biodiversité », indique-t-elle. Pour contrer le fléau, on peut d’abord compter sur la lutte biologique, c’est-à-dire profiter des prédateurs naturels de l’espèce pour tenter de freiner sa progression. Du côté humain, il faut agir tôt, une solution qui, selon la chercheuse, relève presque de l’utopie.

« Le problème de la lutte contre les espèces envahissantes, c’est de pouvoir les détecter de manière précoce pour pouvoir agir rapidement. La plupart du temps, on ne les remarque que lorsqu’il est trop tard », explique Mme Dupuch. La professeure donne l’exemple des vers de terre québécois,qui sont, on l’oublie souvent, des espèces introduites. Aujourd’hui, l’antipathique ver de terre est devenu une propriété essentielle de l’écosystème de la province et y permet notamment la croissance de la flore. « Si un ver de terre est capable de modifier le sol au point d’y changer la végétation qui y pousse, il n’est pas excluque les limaces aient le même type d’influence », conclut Mme Dupuch.