Et si on mettait fin à l’exploitation des animaux?

Martine Letarte Collaboration spéciale
Selon plusieurs scientifiques, le nouveau coronavirus proviendrait du pangolin, un mammifère qui fait l’objet d’un braconnage particulièrement intense.
Isaac Kasamani Agence France-Presse Selon plusieurs scientifiques, le nouveau coronavirus proviendrait du pangolin, un mammifère qui fait l’objet d’un braconnage particulièrement intense.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

Le confinement actuel en raison de la pandémie ramène dans l’actualité plusieurs questions sur la consommation et l’environnement. On regarde aussi attentivement l’exploitation animale, étant donné que plusieurs scientifiques affirment que le virus serait passé de la chauve-souris au pangolin, une espèce qui suscite énormément de braconnage dans le monde pour sa viande et ses écailles, ce qui aurait permis au virus de muter pour s’attaquer à l’homme. Discussion autour de l’exploitation des animaux avec Valéry Giroux, coordonnatrice du Centre de recherche en éthique situé à l’Université de Montréal.

« Sans présenter les animaux comme des sources de virus, ou laisser entendre que les êtres humains devraient éviter tout contact avec eux pour des raisons sanitaires, il me semble important de reconnaître que l’exploitation des animaux joue un grand rôle dans ce qui arrive en ce moment et qu’il est temps d’y mettre fin pour leur bien à eux d’abord ainsi que pour le nôtre », affirme Valéry Giroux, également professeure associée à la Faculté de droit de l’Université de Montréal.

Ainsi, parce que l’élevage, la chasse et le braconnage augmentent les contacts entre les animaux et les humains, ces pratiques favorisent le développement d’épidémies.

Théoriquement, les animalistes, qui incluent les véganes, qui rejettent toutes pratiques fondées sur l’exploitation des animaux, ont des divergences de points de vue avec les écologistes, mais certains de leurs intérêts convergent. On a d’ailleurs vu, parmi les préoccupations liées au contexte de pandémie, des écologistes montrer du doigt la perte de biodiversité et la déforestation.

« Or, ces éléments sont intimement liés à l’exploitation des animaux, observe Mme Giroux. L’une des principales raisons qui expliquent le recul des forêts est leur transformation en pâturages pour les animaux dont on fait l’élevage et en immenses champs de soya servant à nourrir le bétail. »

Plutôt que de se concentrer sur les points de divergence entre les deux mouvements, la chercheuse en éthique animale suggère ainsi de faire front commun.

« Il y a moyen de penser de manière convergente la justice envers les êtres humains des générations futures, envers les êtres humains actuels qui vivent des risques sanitaires en raison de notre exploitation des animaux et envers les animaux comme individus », affirme-t-elle.

L’antispécisme pour concevoir un monde meilleur

Valéry Giroux appartient au courant de pensée antispéciste, qui refuse de discriminer des êtres sensibles parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce Homo sapiens.

« Par exemple, on ne devrait pas faire subir aux cochons des traitements douloureux qu’on refuserait d’infliger à des humains, ou même, à des animaux de compagnie, explique-t-elle. Les animaux que nous utilisons pour nos fins sont sensibles, ils ont conscience du monde qui les entoure, ils sont affectés par la manière dont nous les traitons et ils ont des intérêtsfondamentaux comparables aux nôtres. »

Si certains justifient cette discrimination que nous faisons par le fait que les animaux ont moins de facultés cognitives que les êtres humains, les antispécistes n’y voient pas de pertinence morale.

« On ne peut pas utiliser ces caractéristiques pour accorder plus ou moins de valeur aux individus ; la preuve en est qu’on n’accorde pasplus de droits fondamentaux aux êtres humains les plus intelligents », explique Mme Giroux, autrice du livre L’antispécisme, dont la sortie a été reportée à juin en raison de la pandémie.

Après les luttes pour l’abolition de l’esclavage, pour l’égalité des sexes, pour la légalisation de l’homosexualité et contre le racisme, l’antispécisme serait l’évolution normale des sensibilités humaines, d’après la chercheuse.

« On a fondé l’égalité humaine en disant que nous sommes tous des êtres humains, peu importe la couleur de la peau, ou la communauté ethnique, ajoute-t-elle. Mais, en disant ça, on a affirmé que la frontière qui comptait était celle qui séparait les êtres humains de tous les autres. »

Elle est convaincue qu’on est maintenant rendus à l’étape suivante.

« Après avoir refusé que la couleur de la peau permette la discrimination, il faut faire le pas de plus vers l’espèce, affirme-t-elle. Parce que le critère de l’espèce est biologique, soit de même nature que celui de la couleur de la peau, et il n’a pas d’importance morale. »

Tout converge donc actuellement, aux yeux de Valéry Giroux, pour cesser l’exploitation animale : « pour le bien-être des animaux, pour l’environnement, pour les enjeux sanitaires, il n’y a que des bénéfices ».