Gérer ses ressources naturelles en bon «père de famille»

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Le chantier de la centrale hydroélectrique Romaine-4, sur la Côte-Nord du Québec, qui devrait être mise en service en 2021
Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le chantier de la centrale hydroélectrique Romaine-4, sur la Côte-Nord du Québec, qui devrait être mise en service en 2021

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre

Une récente étude de l’Université Concordia montre que le réchauffement climatique modifiera le potentiel hydroélectrique au pays, enrichissant l’Est au détriment de l’Ouest. Outre l’hydroélectricité, toute la gestion de nos ressources naturelles, de la forêt à l’agriculture en passant par la mer, est aussi appelée à se transformer avec les changements climatiques en marche.

Les conséquences environnementales des changements climatiques s’observent un peu partout sur la planète et s’accélèrent. On assiste notamment au recul rapide et important des glaciers de la région montagneuse de l’Himalaya, laquelle abrite la plus grande surface de glaciers au monde et fournit en eau la Chine, l’Inde, le Népal, le Pakistan, la Birmanie, le Bhoutan et l’Afghanistan.

Plus près de chez nous, la neige qui recouvre les montagnes et les glaciers est la source de la majeure partie de l’écoulement des rivières et de l’approvisionnement en eau de tout le sud des Prairies.

« Les régimes hydriques sont fondamentaux et l’accélération des changements climatiques les affecte particulièrement, souligne Emmanuel-Benoit Raufflet, professeur titulaire au Département de management à HEC Montréal. Les plaines de l’Alberta jouissent historiquement d’écosystèmes secs, alors elles sont déjà vulnérables. »

L’eau comme source d’énergie

Cette accélération de la fonte des glaces, cumulée aux pluies accrues, pourrait modifier le potentiel de production hydroélectrique, nous révèle une étude publiée à l’automne dernier par les chercheurs Amirali Amir Jabbari et Ali Nazemi, du Département de génie du bâtiment, civil et environnemental de l’Université Concordia.

Ils ont examiné les données historiques de 1977 à 2007 provenant de centaines de stations climatologiques locales au pays.

« Nous constatons que la pluie augmente progressivement au Canada par rapport au pourcentage de neige, souligne Ali Nazemi. En prenant en compte ces données, nous avons formulé l’hypothèse que cette tendance allait se perpétuer dans le futur, une approche conservatrice étant donné que le rythme de changement s’accélère. »

Les coauteurs ont pu, en outre, déterminer le délai entre les précipitations et la production d’électricité. Ainsi, la pluie permet au Québec de générer plus rapidement de l’électricité qu’en Ontario, qui elle, dépend davantage des chutes de neige pour sa production.

En raison de leur climat plus humide, le Québec et l’Ontario verront leur potentiel de production augmenter si les tendances climatiques se maintiennent d’ici les 30 prochaines années. C’est le Québec qui bénéficiera de la plus forte hausse de ce potentiel, lequel pourrait croître de 15 % durant les mois d’été et de 7 à 8 % en hiver.

Plus secs, les provinces de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, les Territoires du Nord-Ouest et le Nuvavut assisteront à une diminution de près de 10 % durant certains mois de leur potentiel de production.

Au-delà de son potentiel hydroélectrique et des disparités importantesqui se créeront entre provinces au pays, l’eau au sens large deviendra un enjeu mondial.

« D’une part, nos corps sont composés à 80 % d’eau, nous en avons tous besoin, rappelle Emmanuel-Benoit Raufflet. Et elle est à la base d’autres ressources renouvelables, comme l’agriculture et la sylviculture. »

Avec son recul dans certaines régions du monde, combien d’écosystèmes seront appauvris ? Combien de personnes ne pourront plus cultiver d’aliments et, donc, n’auront plus accès à de la nourriture ? Combien de migrants déménageront ?

Les ressources naturelles les plus touchées

Pour Charles Séguin, professeur au Département de sciences économiques à l’UQAM, les transformations climatiques pourraient avoir une incidence sur les ressources naturelles, autant dans leur offre que dans leur demande.

Du côté de l’offre, on assistera, par exemple, à un changement dans la vitesse de croissance des arbres et dans la productivité de la forêt, notamment en raison des incendies plus importants. « Le gouvernement fédéral a d’ailleurs annoncé qu’il voulait atteindre la carboneutralité d’ici 2050 en misant sur la reforestation », affirme-t-il.

Comme ce sont les forêts relativement jeunes qui accumulent le carbone, il faudrait selon lui aller encore plus loin et se doter d’un plan de gestion incluant de la coupe et le replantage, mais aussi imaginer des produitsde la coupe ayant une plus longue durée de vie. On pourrait utiliser le bois comme matériau de construction,par exemple, plutôt que pour fabriquer du papier hygiénique, lequel retourne trop rapidement dans l’atmosphère.

Si, par ailleurs, l’industrie minière québécoise se concentre généralement sur l’extraction du fer et de l’or, elle pourrait se tourner vers d’autres minerais dont la demande pourrait augmenter à l’échelle mondiale, comme le lithium pour les batteries ou le graphite. Enfin, les changements climatiques auront aussi des répercussions sur la pêche et la capture d’espèces sauvages, qui migrent en fonction des modifications de l’écosystème. « Certaines régions pourraient perdre les espèces qu’elles pêchaient au profit d’autres, mentionne-t-il. Il faudra donc ajuster les quotas en conséquence. »

Une saine gestion ressemblerait à quoi ?

En ce qui concerne l’hydroélectricité, le chercheur Ali Nazemi espère que les résultats de son étude pousseront les gouvernements à mieux planifier l’avenir en prenant des décisions qui pourraient mitiger les effets des changements climatiques ou s’y adapter.

« Nous savons que l’Ouest canadien dépend du pétrole, dont l’exploitation produit des gaz à effet de serre, souligne-t-il. Dans la perspective où l’on souhaite que le Canada se dirige davantage vers l’utilisation et la production d’énergies plus vertes, nous devons être conscients que certaines régions au pays n’auront pas la possibilité de se tourner vers celles-ci, comme le montre notre étude. »

Ces surplus d’électricité de l’Est devront être réfléchis au-delà de la gestion provinciale. Devra-t-on, par exemple, négocier avec les provinces de l’Ouest pour prévoir une redistribution équitable dans le contexte ou devra-t-on exporter cette électricité ? Et dans quelle mesure ?

Au-delà de la gestion hydroélectrique, Emmanuel-Benoit Raufflet estime que l’eau devrait faire l’objet d’une gestion intégrale, citoyenne, ouverte et sobre. Cela passe notamment par des politiques publiques qui prennent en considération les deux types d’eau : l’eau bleue, soit celle que l’on peutboire et qui est concentrée dans les barrages, de même que l’eau verte, que l’on trouve dans l’atmosphère et directement dans les plantes et les forêts tropicales humides.

« Construire un barrage, c’est bien, mais cela concentre beaucoup d’eau bleue au détriment souvent de l’eau verte : certains écosystèmes seront asséchés, soutient-il. Avoir conscience de cela serait déjà pas mal dans la gestion de l’eau. »

Même si le Canada souhaitait apporter sa contribution et exporter de l’eau douce à l’étranger pour aider la population mondiale, il se heurterait à plusieurs contraintes techniques et politiques.

« L’eau est certes une ressource vitale, mais sa valeur est très faible. Il n’en coûte par exemple que quelques sous à la Ville de Montréal pour produire un mètre cube d’eau, explique Charles Séguin, mais il est impossible de l’envoyer aux pays qui en auraient le plus besoin, le contenant coûtant trop cher à produire et à transporter. »

En ce qui a trait aux autres ressources naturelles, le gouvernement devra, selon lui, s’assurer que le régime de redevances imposées à certaines d’entre elles soit bien adapté aux fluctuations des prix. « Il y a beaucoup d’incertitude sur les répercussions des bouleversements climatiques dans le monde, ajoute-t-il. On ne peut pas savoir exactement quelle ressource sera demandée et deviendra abondante dans d’autres pays : il faut prévoir un régime flexible. »

Emmanuel-Benoit Raufflet rappelle quant à lui que la gestion des ressources naturelles ne peut être réfléchie uniquement avec une approche économique. « Une approche holistique permet d’avoir un regard différent, complémentaire et plus juste sur les effets des changements climatiques. »

L’eau en quelques chiffres

• L’eau couvre 70 % de la surface de la Terre, mais 95 % de cette eau est salée et seulement 5 % est de l’eau douce.

 

• Le Québec possède 3 % des réserves mondiales renouvelables d’eau douce.

 

• Le Québec pourrait voir son potentiel
de production hydroélectrique, déjà monumental, croître de 15 % durant les mois d’été et de 7 à 8 % en hiver.

 

• En 2015, le Canada était le deuxième exportateur d’hydroélectricité au monde, avec 10 % du total des exportations mondiales, dont la moitié provenant
du Québec.

 

Sources : Environnement Canada, Université Concordia, Canadian Hydropower Association