La destruction de la nature, une source de pandémies

Le nouveau  coronavirus pourrait  provenir  du pangolin,  un mammifère méconnu ici,  qui vit  en Afrique  et en Asie,  où il fait  l’objet d’un  braconnage  industriel qui sert surtout  à alimenter le marché chinois.
Jekesai Njikizana Agence France-presse Le nouveau coronavirus pourrait provenir du pangolin, un mammifère méconnu ici, qui vit en Afrique et en Asie, où il fait l’objet d’un braconnage industriel qui sert surtout à alimenter le marché chinois.

En misant sur un mode de vie qui détruit les écosystèmes, perturbe le climat et commercialise de plus en plus les espèces animales sauvages, l’humanité s’expose directement à la propagation de virus potentiellement mortels. La crise actuelle, qui était en bonne partie prévisible, devrait donc nous inciter à mieux protéger les milieux naturels, afin de limiter le risque de pandémies mondiales comme celle de la Covid-19.

Dans le film catastrophe Outbreak, sorti en 1995, une épidémie éclate en sol américain par l’entremise d’un petit singe. L’animal, porteur d’un virus qui s’avère mortel pour l’être humain, a été capturé en Afrique pour être vendu dans une animalerie aux États-Unis. C’est là qu’il mord une personne qui, en prenant ensuite l’avion, deviendra un vecteur de propagation à grande échelle de la maladie.

Si le scénario semblait à l’époque relever de la science-fiction, il s’avère aujourd’hui qu’il n’était pas totalement dénué de fondement. Certes, on ignore encore quelle est l’origine précise du coronavirus qui a provoqué la pandémie de la COVID-19, mais il est « très probable » que le virus ait été transmis d’un animal à un humain, souligne Cécile Aenishaenslin, professeure en épidémiologie à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Des analyses ont déjà établi un lien avec un virus qu’on retrouve chez le pangolin, un mammifère méconnu ici, qui vit en Afrique et en Asie, où il fait l’objet d’un braconnage industriel qui sert surtout à alimenter le marché chinois. Le virus pourrait aussi provenir de la chauve-souris, qui aurait pu le transmettre à un animal qui a servi d’« hôte intermédiaire » vers l’humain.

C’est d’ailleurs ce qui s’était produit pour le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), un coronavirus mortel qui s’était propagé en 2003. Dans ce cas, il avait été transmis à l’humain, en Chine, en passant par la civette, un mammifère vendu vivant dans les marchés du pays. L’animal avait probablement été infecté d’abord par la chauve-souris. Dans une étude publiée en 2007 dans la revue universitaire américaine Clinical Microbiology Reviews, des chercheurs avaient d’ailleurs conclu que la forte présence de coronavirus chez les chiroptères, combinée à la « culture » de la consommation d’« animaux exotiques » en Chine, représentait une véritable « bombe à retardement » sanitaire.

Cette chaîne de transmission de l’animal à l’humain n’étonne pas les scientifiques, qui ont déjà fait le même type de rapprochement avec d’autres virus. Ils ont été nombreux cette semaine à insister sur les liens qui existent entre la destruction des milieux naturels (déforestation, agriculture intensive, urbanisation, etc.), la commercialisation des espèces sauvages et la propagation à grande échelle de virus comme celui de la COVID-19.

« Il est essentiel de laisser les animaux sauvages dans leur environnement naturel. Certains sont les réservoirs d’organismes pathogènes auxquels nous, humains, sommes sensibles. Normalement ces animaux, dans leur écosystème, ne doivent pas rencontrer l’être humain. En détruisant leur habitat, en les manipulant, en les consommant, donc en les ramenant à notre contact, nous créons nous-mêmes les conditions favorables aux crises sanitaires », résume la biologiste Sheryl Fink, du Fonds international pour la protection des animaux.

Signal d’alarme

La situation actuelle est donc un véritable « signal d’alarme » qui nous démontre que l’humain « joue avec le feu », prévenait jeudi la directrice du programme des Nations unies pour l’environnement, Inger Andersen, dans une entrevue accordée au quotidien britannique The Guardian. « Il n’y a jamais eu autant d’occasions de transmission d’agents pathogènes d’animaux sauvages et domestiques vers les humains. »

Notre mode de vie et notre vision du développement « favorisent la propagation de ces virus », soutient également Mme Aenishaenslin. « Si on détruit des habitats naturels, les populations animales vont devoir se déplacer. Elles seront plus stressées et plus à même d’être infectées et d’excréter les virus. Elles vont également croiser l’humain plus fréquemment, mais aussi d’autres espèces qui peuvent devenir des intermédiaires de transmission. »

Un rapport publié l’an dernier par des experts des Nations unies illustre l’ampleur de la destruction en cours. Concrètement, l’empreinte de l’activité humaine se fait de plus en plus invasive, puisque 75 % de l’ensemble du milieu terrestre est « sévèrement altéré », de même que 66 % des milieux marins. Et il faut ajouter à cela la croissance de plus de 100 % des zones urbaines depuis 1992, dans un contexte de croissance continue de la population mondiale.

Cette dégradation du tissu vivant de la planète est amplifiée par les effets des bouleversements climatiques, insiste Cécile Aenishaenslin. « À cause du réchauffement, on transforme les écosystèmes en induisant des déséquilibres, notamment pour les espèces animales. Donc, on favorise l’émergence de phénomènes comme ce qu’on voit actuellement, avec la COVID-19. »

À cela s’ajoute le commerce illégal d’animaux sauvages vivants ou morts, un phénomène qui frappe plus de 30 000 espèces, qui multiplie les risques de transmission de virus et qui découle bien souvent directement de la misère économique. « Pourquoi est-ce qu’on participe au commerce d’espèces sauvages ou au braconnage ? Ça découle de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire de centaines de millions d’êtres humains dans le monde », fait valoir Mme Aenishaenslin. Même à l’échelle locale, le braconnage peut avoir des conséquences sanitaires majeures. En Afrique, les analyses scientifiques ont notamment établi un lien entre la consommation de viande de gorille et différentes épidémies de fièvre hémorragique Ebola.

Problème complexe

Dans un contexte où l’humanité sera confrontée à la perspective de pandémies mortelles à grande échelle au cours des prochaines années, il est impératif de tirer des leçons des constats actuels, insiste l’épidémiologiste Cécile Aenishaenslin. « Il serait important de reconnaître les interconnexions entre les écosystèmes et les humains, mais aussi prendre conscience du fait que nous avons tous un rôle à jouer dans la préservation des écosystèmes et des animaux. C’est important pour préserver notre propre santé. »

« On met beaucoup d’énergie actuellement pour faire face à la crise. C’est important. Mais il faudra aussi travailler à améliorer notre rapport à la nature, afin de rétablir un certain équilibre. Il faut se demander comment on l’exploite, mais aussi les populations animales, dans le but de réduire les pressions sur les écosystèmes, et donc ralentir la fréquence des événements comme celui qu’on connaît actuellement », ajoute-t-elle.

La COVID-19 a toutefois eu pour effet de repousser à une date indéterminée un important sommet des Nations unies qui devait permettre de fixer cette année les objectifs internationaux de protection de la biodiversité mondiale au cours de la prochaine décennie. Les mesures essentielles pour freiner la destruction des écosystèmes de la planète devront attendre.