La planète tombera-t-elle malade elle aussi?

Le retour à la normale nous replacera sur notre trajectoire climatique dangereuse.
Photo: Patricia De Melo Moreira Agence France-Presse Le retour à la normale nous replacera sur notre trajectoire climatique dangereuse.

En plus des milliers de morts et de la récession mondiale qu’elle provoquera, la crise du coronavirus risque de nuire à la lutte contre les changements climatiques. Mais des voix s’élèvent déjà pour réclamer une relance économique qui s’appuierait sur la transition énergétique, avenue incontournable pour éviter le naufrage du climat planétaire.

Dans la foulée de l’épidémie de coronavirus, les indicateurs environnementaux venus de Chine ont démontré une baisse marquée des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi une amélioration de la qualité de l’air dans les régions les plus frappées par la pandémie. Cette semaine, des constats similaires ont été faits en Italie, où même les canaux de Venise, ville touristique désertée, ont retrouvé une limpidité perdue depuis des décennies.

Or, ces « bonnes nouvelles » environnementales seront de courte durée, prévient l’économiste François Delorme, collaborateur du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Certes, le choc violent encaissé par l’économie mondiale provoquera une baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) au cours des prochains mois, mais le retour à la normale nous replacera sur notre trajectoire climatique dangereuse.

« La réalité des changements climatiques a peut-être été ralentie temporairement, notamment lorsqu’on observe une baisse des émissions de gaz à effet de serre de 25 % en Chine pour les premiers mois de l’année, mais il y aura un rebond. Et les plans de relance économique vont faire en sorte que l’atténuation temporaire ne durera pas. Les émissions vont augmenter de nouveau d’ici quelques mois », prédit M. Delorme.

À la suite de la dernière crise mondiale, en 2008-2009, les émissions mondiales de GES avaient d’ailleurs rapidement repris une trajectoire ascendante. À titre d’exemple, les émissions du secteur de l’énergie avaient atteint un niveau record dès 2010, soit quelques mois à peine après le coup de frein imposé par la récession planétaire.

Relance des fossiles

Même si l’enjeu climatique et la volonté de réduire les émissions de GES ont pris beaucoup plus d’importance depuis une décennie, la relance qui suivra la crise de la COVID-19 s’appuiera sur une recette éprouvée… et polluante. « La capacité de passer par une économie verte pour relancer l’économie est trop limitée. Ça relève de voeux pieux et de la pensée magique. Ce n’est pas un secteur qui est suffisamment porteur », laisse tomber François Delorme.

Selon lui, on peut s’attendre à ce que les gouvernements, y compris au Québec et au Canada, mettent en avant des projets d’infrastructures, notamment routières, afin de stimuler l’activité économique. Il redoute aussi un préjugé favorable au développement de projets d’exploitation d’énergies fossiles et un allégement des évaluations environnementales de ces projets.

25 %
C’est la baisse des émissions de gaz à effet de serre enregistrée en Chine pour les premiers mois de l’année en raison de la pandémie.

Vendredi, le Globe and Mail révélait justement que le gouvernement Trudeau s’apprêterait à débloquer 15 milliards de dollars de fonds publics pour venir en aide à l’industrie pétrolière et gazière. Jeudi, le président américain, Donald Trump, s’est empressé de demander au département de l’Énergie d’acheter 77 millions de barils de pétrole afin de soutenir les producteurs du pays.

François Delorme, qui a travaillé pendant près de 15 ans au ministère fédéral des Finances, prévoit plus généralement que l’enjeu climatique paiera le prix de la crise. « Je crois qu’il y aura un recul de l’enjeu de la lutte contre les changements climatiques dans l’ordre du jour gouvernemental. Ça ne peut pas disparaître du radar, mais ça va très certainement reculer sur la liste des priorités du fédéral. »

Tant à Québec qu’à Ottawa, les gouvernements devront également réécrire leurs budgets. Le gouvernement Legault a toutefois affirmé cette semaine au Devoir qu’il ne remettrait pas en question ses promesses budgétaires à caractère environnemental. Vendredi, François Legault a aussi indiqué que des projets d’infrastructures seront « devancés » pour soutenir l’activité économique, mais sans préciser lesquels.

COP annulée ?

En fin de compte, c’est toute l’action climatique mondiale qui risque fort d’être reléguée très loin dans la liste des priorités des États frappés par le coronavirus, parmi lesquels on compte de gros émetteurs de GES (dont la Chine, les États-Unis et l’Union européenne, qui représentent 50 % des émissions mondiales). Une situation d’autant plus problématique que la prochaine Conférence de l’ONU sur le climat (COP26), prévue en novembre, est cruciale pour la suite de la mise en oeuvre de l’Accord de Paris.

C’est en effet dans le cadre de cette COP26 que les États doivent présenter leurs plans pour rehausser l’ambition climatique, afin de tenter de limiter le réchauffement global à 2 °C, voire à 1,5 °C. Les engagements pris jusqu’ici placent le monde sur un réchauffement catastrophique de 3 °C à 4 °C.

La réalité des changements climatiques a peut-être été ralentie temporairement, mais il y aura un rebond

Pour espérer limiter la hausse des températures, le GIEC estime qu’il faudra réduire les émissions mondiales de 45 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 2010, mais aussi ramener les émissions à zéro d’ici 2050. « Et avec ou sans crise du coronavirus, cette réalité scientifique demeure la même », insiste M. Delorme.

Spécialiste des négociations climatiques et conseiller principal chez Copticom, Hugo Séguin juge qu’il est probable que la COP26 soit repoussée d’au moins quelques mois. « Il ne sert à rien de tenir une telle rencontre si elle n’est pas bien préparée. Il faut mettre toutes les chances de notre côté pour que ce soit un succès, au lieu de tenir la rencontre dans un contexte qui n’est pas propice. Et pour le moment, je ne vois pas comment on pourrait mettre toutes les chances de notre côté pour que la COP26 soit un succès », explique-t-il.

Une décision concernant la tenue, ou non, de la COP26, devrait intervenir dès le printemps, selon M. Séguin. Mais déjà, cette semaine, alors que des rencontres de préparation sont annulées, certaines voix se sont élevées pour en demander le report à 2021. Le gouvernement britannique, qui doit accueillir la conférence onusienne, n’a toutefois rien annoncé pour le moment.

Transition

Hugo Séguin estime par ailleurs que les mois qui viennent pourraient être l’occasion de réfléchir au type de relance économique à prioriser. « La situation actuelle est de nature à stimuler la transition énergétique, à travers les plans de relance. On peut cibler des investissements qui vont nous amener à faire des gains économiques, mais aussi sociaux et environnementaux. »

Un point de vue partagé par le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin. « Il ne faut surtout pas combattre une forme de destruction virulente par un autre type de destruction en autorisant des projets nocifs pour l’environnement. Il faut plutôt utiliser les relances économiques qui seront nécessaires comme tremplin vers une transition équitable et juste. »

Dans une analyse publiée cette semaine, Fatih Birol, qui dirige l’Agence internationale de l’énergie, a justement appelé les décideurs politiques à mettre les projets de production d’« énergie propre » au coeur des plans de relance, en insistant sur le besoin d’« accélérer » la transition.

M. Séguin se dit d’ailleurs confiant pour la suite des choses. « Je m’attends à ce qu’une partie importante des fonds consacrés aux plans de relance aille dans la transition énergétique et climatique. Et la crise du coronavirus nous démontre que collectivement, nous sommes en mesure de poser des gestes décisifs qui sont suivis. Pour moi, c’est de nature à nous donner confiance, si on décidait de poser des gestes aussi décisifs en matière de lutte contre les changements climatiques. »