Un défi rassembleur

Geoffrey Dirat Collaboration spéciale
Le président du CPQ, Yves-Thomas Dorval (à gauche) et le président de la CSN, Jacques Létourneau (à droite)
Photo: CPQ et Michel Giroux Le président du CPQ, Yves-Thomas Dorval (à gauche) et le président de la CSN, Jacques Létourneau (à droite)

Ce texte fait partie du cahier spécial Unpointcinq

S’ils peuvent s’opposer sur de nombreux sujets, il y en a un qui les rassemble. En matière de changements climatiques, patronat et syndicat sont sur la même longueur d’onde, comme en témoigne cette entrevue croisée entre le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Jacques Létourneau, et son homologue du Conseil du patronat du Québec (CPQ), Yves-Thomas Dorval.​

Selon le Baromètre de l’action climatique, publié en février par Unpointcinq et l’Université Laval, les Québécoises et Québécois ont des attentes élevées vis-à-vis desentreprises. 83 % estimentqu’elles devraient en faire plus, devant les gouvernements fédéral (76 %) et provincial (75 %), les villes (63 %) et les citoyens eux-mêmes (55 %).

Que vous inspirent ces chiffres ?

Jacques Létourneau : Je ne suis pas étonné. Depuis 15 ans, les gens font des efforts. Ils ont modifié leurs pratiques de consommation, ils trient leurs déchets, font du recyclage. On achète encore trop de pick-up, mais dans l’ensemble, les individus ont progressé et ils ont l’impression que ça ne repose que sur leurs épaules. Dans la pratique cependant, il y a de plus en plus d’entreprises exemplaires. Il en faudrait davantage, évidemment. Pour cela, on a besoin de mesures structurantes et en ce sens, les gouvernements ont un rôle central à jouer.

Yves-Thomas Dorval : Ces chiffres ne me surprennent pas. Les gens ont désormais conscience des enjeux, ils sont préoccupés et veulent de l’action. C’est un terreau fertile, mais on a souvent tendance à rejeter la responsabilité sur autrui. Face à l’urgence climatique, toutes les parties prenantes — les entreprises, les gouvernements et les citoyens — sont concernées, et pas une plus que l’autre.

Les entreprises ne seraient donc pas à la traîne ?

Yves-Thomas Dorval : Dans les faits, les grandes entreprises sont déjà passées à l’action. Depuis la mise en place du SPEDE [le marché du carbone québécois], les gros émetteurs ont réduit leurs émissions de manière significative. Ils ont intégré la réduction des gaz à effet de serre dans leurs modèles d’affaires, ce qui leur a permis de dégager aussi des gains de productivité. Il y a de la place encore, notamment pour l’amélioration de l’efficacité énergétique, mais les gains suivants vont être plus difficiles à faire et nécessiter des investissements conséquents.

Jacques Létourneau : Les préoccupations environnementales ne sont pas uniquement partagées par les écolos. La prise de conscience est aujourd’hui collective. Les chefs d’entreprise veulent eux aussi contribuer à la réduction des GES, les travailleurs également. Mais la mise en pratique est plus difficile.

Quel est le principal frein à l’action ?

Yves-Thomas Dorval : Si les grandes compagnies ont les moyens d’agir, 98 % de nos entreprises sont des PME et elles manquent de marge de manœuvre pour passer à l’action. Il faut des fonds pour investir dans les technologies propres ou développer de nouveaux procédés, sachant que les retours sur investissement sont lointains. Les PME ont besoin de l’appui du gouvernement, via le Fonds vert, pour aller de l’avant.

Jacques Létourneau : La tâche est complexe, car tout est dans tout. Ça implique de transformer nos modes de production, de revoir les procédés de fabrication, de développer de nouvelles technologies, de changer l’organisation du travail, de former les travailleurs, etc. C’est un effort collectif qui nécessite le leadership et le soutien du gouvernement.

Vos deux organisations mettent en avant le concept de « transition juste ». Là aussi, vos intérêts convergent ?

Jacques Létourneau : La quatrième révolution industrielle est à nos portes. Comme les précédentes, elle va se traduire par des pertes d’emplois qui vont être remplacés par d’autres. Comme syndicat, nous devons nous inscrire dans une dynamique de collaboration avec le patronat pour avoir la capacité d’accompagner les travailleurs dans cette transition. Ce dialogue pour adapter le marché du travail, et former lamain-d’œuvre en conséquence, existedéjà et nous allons le poursuivre dans l’intérêt de tous.

Yves-Thomas Dorval : Sur lesquestions environnementales, le CPQpratique le dialogue social depuis des années avec ses partenaires. Nous sommes tous conscients que la transformation économique qui s’en vient va avoir de nombreuses répercussions sur la main-d’œuvre et on travaille main dans la main pour déterminer quels sont les enjeux et comment y remédier. Il faudra des formations adaptées aux nouveaux besoins, mais le chantier est bien plus vaste. Dans un monde plus informatisé et plus automatisé, on doit rehausser les compétences de base de tous les travailleurs.

Une transition bénéfique à l’emploi

Selon Clean Energy Canada, un groupe de réflexion sur le climat et les énergies propres de l’Université Simon Fraser à Vancouver, la transition engendrera la création de 160 000 nouveaux emplois dans le domaine des énergies renouvelables, tandis que celui des combustibles fossiles en perdra 50 000 d’ici 2030.

 

Le secteur des technologies propres emploie aujourd’hui quelque 300 000 personnes. Celui des énergies fossiles compte 200 000 travailleurs au pays.