Le temps est compté pour les caribous de Val-d’Or

Le Québec compte trois hardes isolées de caribous forestiers, dont celle de la Gaspésie (notre photo). Elles sont toutes au seuil de l'extinction. 
Photo: Éric Deschamps Le Québec compte trois hardes isolées de caribous forestiers, dont celle de la Gaspésie (notre photo). Elles sont toutes au seuil de l'extinction. 

Alors que les caribous de Val-d’Or sont sur le point de s’éteindre, le gouvernement Legault a annoncé récemment la poursuite des études devant mener à terme au dépôt d’une « stratégie » pour éviter leur disparition. Québec a pourtant en main deux analyses détaillées, produites à la demande du ministère de la Faune, qui démontrent ce qui doit être fait pour sauver la harde. L’une d’elles est entre les mains du gouvernement depuis plus de trois ans.

La petite population isolée de caribous forestiers de la région de Val-d’Or n’a pas dépassé la cinquantaine de bêtes depuis les années 1980, malgré les « plans d’aménagement forestier » mis en place sur une petite partie de leur habitat fortement perturbé, principalement par l’activité forestière et minière. Ils n’étaient plus qu’une vingtaine au début des années 2000, un total de 18 lors du recensement de 2016 et à peine 7 lors de l’inventaire de janvier.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a donc récemment dévoilé des « mesures exceptionnelles pour mettre à l’abri les caribous » de Val-d’Or. Celles-ci comprennent la « mise en enclos temporaire » des derniers cervidés, afin de les protéger des prédateurs.

Le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, a du même coup annoncé « la poursuite du processus de la méta-étude faite en collaboration avec un consortium de scientifiques universitaires, qui sera livrée en mars 2021 ». Cette « méta-étude » doit conduire au « dépôt de la stratégie », mais aucune date n’a encore été précisée.

Deux études

Cette annonce du gouvernement Legault survient alors que le MFFP a déjà en main deux analyses scientifiques de la situation du caribou de Val-d’Or, dont une qui précise les « scénarios » qui permettraient de sauver la harde de l’extinction.

L’« Étude de faisabilité du rétablissement du caribou de Val-d’Or », obtenue en vertu de la loi sur l’accès à l’information, datée de janvier 2017 et à laquelle 25 experts du MFFP ont collaboré, détaille ainsi la marche à suivre pour maximiser les chances de ramener la harde à un minimum de 50 bêtes, soit le seuil « pour qu’une population soit à moins haut risque d’extinction ».

Concrètement, les experts insistent sur la nécessité de restaurer considérablement l’habitat des animaux en reboisant des chemins forestiers et en doublant la superficie de territoire où les coupes forestières sont interdites (qui passerait de 1000 km2 à 2000 km2). Il faudrait aussi limiter les coupes industrielles en périphérie de cette zone de stricte protection.

À terme, avec ces mesures qui permettraient de réduire la « perturbation » de l’habitat, « les chances de persistance du caribou sont de 60 % à 90 % ».

Par ailleurs, afin de regarnir la harde, les experts du MFFP soulignent la nécessité de construire une clôture pour protéger les caribous de leurs prédateurs. Il faudrait ensuite capturer des caribous d’une autre population située dans la région, puis les conduire au Zoo sauvage de Saint-Félicien afin de les faire reproduire en captivité, avant de réintroduire les faons dans l’habitat. Selon le document de 2017 du MFFP, le zoo deviendrait ainsi « une pouponnière à caribou ».

La direction de l’établissement était même prête à « partager les frais associés à ce projet » et les enclos étaient déjà construits.

Ce « scénario » optimal entraînerait des « coûts estimés » à environ 14 millions de dollars, selon l’étude gouvernementale, en incluant les « impacts supplémentaires sur la possibilité forestière ».

Disparition

En avril 2017, le gouvernement libéral avait pour sa part annoncé un simple projet de délocalisation des caribous de Val-d’Or au Zoo de Saint-Félicien, mais sans prévoir de programme de rétablissement, comme le suggéraient ses propres experts. Le projet a finalement été abandonné et les libéraux ont annoncé en mars 2018 que les caribous étaient condamnés à disparaître.

Après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Legault, le ministre Pierre Dufour a demandé, et obtenu, un nouveau « projet » de sauvetage des caribous de Val-d’Or, explique le président d’Action boréale, Henri Jacob. Ce plan propose lui aussi de combiner une restauration de l’habitat à un programme de réintroduction d’animaux dans cette harde isolée.

« Le plan a été produit à la demande du ministre Pierre Dufour. Mais depuis, il n’a jamais donné de suite à ce plan », déplore M. Jacob. Or, le temps presse, insiste-t-il. « Il est impossible que les animaux survivent, à moins qu’on mette en place un plan de réintroduction. On ne sait même pas s’il reste un mâle. »

Selon lui, la mise en enclos annoncée récemment relève de « l’improvisation », notamment parce qu’il serait impossible de nourrir les caribous.

Pour le biologiste Pier-Olivier Boudreault, de la Société pour la nature et les parcs, le gouvernement Legault se contente de « tergiverser », en attendant la disparition des caribous de la harde. « Le gouvernement commande une étude qu’il a déjà et qui identifiait clairement les scénarios pour la sauvegarde des caribous. Soit il admet sa mauvaise gestion, laisse les caribous mourir en paix et évite que ça se reproduise ailleurs, soit il met tous les efforts immédiatement pour rétablir la population. »

Pourquoi poursuivre une « méta-étude », alors que le MFFP a déjà en main deux analyses scientifiques qui précisent les scénarios à envisager pour éviter l’extinction de ces cervidés ?

« Le ministre souhaite que les intervenants locaux soient mis à contribution dans les solutions qui seront retenues. C’est pourquoi il est prévu que nous en discutions avec les principaux partenaires du ministère dans le dossier, soit les communautés algonquines (principalement le Conseil de la nation Anishnabe de Lac-Simon) et les membres du Groupe opérationnel régional. Des propositions sont attendues dans les prochains mois », répond le ministère, par courriel.

Le « Groupe opérationnel régional » de la région de Val-d’Or compte sept membres, selon les informations fournies par le MFFP, dont la forestière EACOM, la minière Agnico-Eagle et l’Association de l’exploration minière du Québec.


L’exemple de Charlevoix

La réintroduction de caribous forestiers au Québec a déjà été un succès dans le secteur des Grands-Jardins, dans Charlevoix. Les cervidés, qui avaient complètement disparu en 1920, y ont été réintroduits au début des années 1970.

« Il y a eu des mises en enclos, puis des libérations. La population s’est bien adaptée et a atteint un pic d’environ 125 caribous dans les années 1990. Mais à cause de l’augmentation des perturbations sur le territoire en raison de la foresterie et d’autres activités humaines, la population est dans l’état critique qu’on connaît maintenant », explique le biologiste Pier-Olivier Boudreault.

On ne compterait pas plus de 25 caribous aujourd’hui.

Le ministre Pierre Dufour a d’ailleurs reconnu que la situation est « catastrophique ». Il a annoncé un abattage de loups dans la région, mais pour le moment, il n’est pas question de limiter les coupes forestières industrielles ou les activités humaines qui perturbent l’habitat.
11 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 18 février 2020 08 h 07

    On ne va pas sacrifier des emplois pour sauver les caribous !

    Dixit l'ex Premier-ministre du Québec et on semble l'oublier. En fait le gouvernement espère justement la disparition du caribou forestier et c'est la même chose à l'autre bout du pays, dans l'intérieur de la Colombie-Britannique où une harde de caribous forestiers est en voie d'extinction. Le gouvernement de CB a décidé d'éliminer les loups au lieu de s'attaquer au vrai problème, la déforestation industrielle. C'est la même chose d'un océan à l'autre : l'industrie et les emplois ont la priorité et on espère juste que les espèces gênantes disparaissent, un peu comme on a « clairé » les plaines du bison pour tasser les autochtones et s'emparer du territoire pour l'exploiter et le coloniser.

    C'est facile d'aller se promener en ville à coup de demi million de manifestants pour l'environnement et le climat mais c'est moins facile de faire des sacrifices pour sauver les espèces en danger. On sait très bien que la cause principale de la disparition des espèces est la destruction des forêts par les coupes industrielles (souvent pour faire du papier de toilette) pas à cause des loups ni à cause de la faiblesse du cheptel. Est-on prêt à changer nos habitudes et arrêter de cracher dans notre soupe ?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 18 février 2020 09 h 53

      Voilà! Tout est dit.

  • Bernard Plante - Abonné 18 février 2020 08 h 33

    Lobbies contre la nature, round final

    Que font des compagnies forestières et minières sur un comité destiné à assurer la survie des caribous? Celles qui sont la cause de leur disparition tenteraient de trouver des solutions pour éviter qu'ils disparaissent? Et on nous demande de les prendre au sérieux? Décidément il n'y avait pas que Couillard pour nous prendre pour des valises.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 février 2020 12 h 06

      Il faudrait le demander à M.Legault...Lui demander de réveiller leur sens du devoir, de la responsabilité, de l'information, et surtout, de la communication verbale (pas seulement les médias sociaux) chez la CAQ...Faites-vous voir et expliquez-vous M Legault. Pas juste un poin de presse...ici et là.
      René Lévesque le faisait.(point de mire) Pourquoi pas vous ? Entourrez-vous de personnes aptes à vous donner l'heure juste. ! Tel
      le chroniqueur ...de cet article: «Le temps est compté....»

  • Bernard LEIFFET - Abonné 18 février 2020 09 h 16

    Depuis quand la faune et la flore dérangent?

    Pendant que les élu(e)s de la CAQ palabrent devant la presse pour tenter d'amadouer les citoyens québécois aux prises avec des promesses incommensurables, tant bidon qu'extravagantes, les compagnies forestières et minières, sans scrupules, réduisent en miettes le peu de territoire qu'ont les petites hardes de caribous! Voyez-vous Monsieur Legault, c'est un ancien chasseur qui écrit ces lignes, âgé pour sûr, qui est choqué de voir cet état lamentable dans lequel est entraîné le Québec! Il faut voir sur place ces activités dévastatrices, tout ça pour du fric! La vue de ces étendues de coupes à blanc par les touristes se renseignant sur les activités de plein air au Québec n'annoncent rien de bon!
    Les perspectives de revoir des hardes de caribous au Québec sont nulles et c'est horrible de penser au grand vide animalier créé par un peuple dont la fierté en prend un sacré coup! Le pétrole est sale, la petite politique aussi!

    • Brigitte Garneau - Abonnée 18 février 2020 10 h 00

      « Le pétrole est sale, la petite politique aussi! » Vous avez entièrement raison M. Leiffet. Lorsque le dégât sera total, il n’y aura aucune possibilité de retour...de la pure indécence!!

  • André Savard - Abonné 18 février 2020 09 h 16

    Le grand crime de notre époque

    Notre époque passera à l'Histoire comme celle du grand génocide animalier. Par pudeur, on dit que les espèces disparaissent. En fait, les animaux sont tués.

  • Henri Jacob - Inscrit 18 février 2020 13 h 07

    L'hypocrisie de la haute direction du MFFP.

    Depuis 2005, le Ministère des forêts et de la faune... - MFFP a en sa possession "le PLan de rétablissement du caribou...", dans lequel, il est spécifiquement inscrit que pour la survie de la harde de Val d'Or, on doit augmenter le cheptel au minimun à 50 bêtes.

    Depuis, on patine, on recherche des solutions magiques qui conserveraient les caribous tout en récoltant l'entièreté des arbres de son habitat vital, la quadrature du cercle.

    Novembre 2018, le Ministre Dufour demande explécitement à l'Action boréale - AB de lui produire un plan de rétablissement pour la harde de Val d'Or. Depuis, aucun retour d'appel, aucune critique, aucun commentaire, même pas un simple remerciement pour le travail bénévole.

    En Octobre 2019, le MFFP à créé le « Groupe opérationnel régional » - GOR et demande à l'AB ( seul groupe écologiste qui maitrise ce dossier enAbitibi ) d'y sièger . Suite à la sortie d'un communiqué qui ne plaisait pas au ministère, en décembre, ce dernier a décidé de retirer le droit de parole à cette table à l'AB, prétextant percevoir une forme d'intimidation envers le haut fonctionaire responsable du dossier caribou.

    En retirant le droit de parole à ceux qui veulent tenter de préserver ce joyaux écologique, le ministère finira par obtenir un appui consensuel au détiment du caribou, puisque seul les intérets économiques auront droit de citer.

    Henri Jacob, président Action boréale

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 février 2020 17 h 14

      Depuis 2005... ? Ne sommes-Nous pas tous interpellé.e.s lorsque l'environnement et l'écologie se font tabasser?
      Puis-je avancer: "Ils se sont moqués de NOUS..." ? (Que c'est difficile de rester polie dans de telles situations)

      Au pouvoir....le PLQ et John-Charest de 2003 à 2012 / le PLQ et Philip-Couillard de 2014 à 2018.

      (J'ai omis sciemment le passage de Pauline Marois et le PQ en 2014) gouvernement ...minoritaire.durée: 16 mois.+ ou -

      Ils (cette fois-ci, c'est la CAQ) se moquent aussi de NOUS... Si je tiens compte du mutisme de la CAQ qui a duré près d'un an , de:nov 2018 à octobre 2019 et, la rebuffade d'octobre 2019 envers l'AB. .Le Ministre Dufour est toujours là, et plusieurs s'en désolent...
      Nous feront-ils regretter de les avoir: soit... élus ou ..appuyés après le fait.?

      Que cherchent-Ils finalement? Une sortie fracassante de l'électorat... telle celle des "gilets jaunes"...ou encore, des "Me too"...?
      Notre Environnement nous tient à coeur..M. Legault ... Même le Caribou...qui vit à plus de 400 km de chez moi.