L’opposition au projet Coastal GasLink se transporte à Montréal

Les autochtones et leurs «alliés» se sont massés devant le bureau du député de Papineau à l’invitation de l’alliance des étudiants autochtones de l’Université McGill.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les autochtones et leurs «alliés» se sont massés devant le bureau du député de Papineau à l’invitation de l’alliance des étudiants autochtones de l’Université McGill.

« C’est un tournant. Partout sur l’île de la Tortue, nous voyons des communautés réagir en solidarité avec la nation Wet’suwet’en », lance Catie Galbraith, une jeune militante autochtone, s’exprimant au micro au pied du bureau de circonscription du premier ministre Justin Trudeau.

Lundi, des centaines de manifestants ont ajouté leur voix, à Montréal, à celles de nombreux opposants, un peu partout au pays, décriant le projet Coastal GasLink.

À deux pas de l’autoroute Métropolitaine, tambours et chants de gorge ont résonné un instant. Quelques heures plus tôt, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) procédait à de nouvelles arrestations sur la route forestière menant au chantier du projet de gazoduc de TC Énergie (auparavant connu sous le nom de TransCanada), dans le nord de la Colombie-Britannique.

Le camp Unis’tot’en était cette fois ciblé. Des matriarches du groupe auraient été arrêtées par des policiers armés alors qu’elles exécutaient une cérémonie. La GRC a ainsi continué à chasser les personnes se trouvant dans la « zone d’exclusion » sur le chemin forestier de Morice Ouest traversant le territoire traditionnel de la nation Wet’suwet’en.

Déjà dimanche, le corps policier confirmait que 21 arrestations avaient eu lieu dans les derniers jours.

La semaine dernière, la GRC a commencé à appliquer une injonction ordonnant de libérer l’accès routier vers les sites de construction du gazoduc. L’injonction, demandée par Coastal GasLink, a été accordée par la Cour suprême de la Colombie-Britannique le 31 décembre 2019.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des manifestants critiquent la GRC, qui chasse les personnes se trouvant dans la «zone d’exclusion» sur le chemin forestier de Morice Ouest traversant le territoire traditionnel de la nation Wet’suwet’en.

Si des motivations environnementales sont à la source de l’opposition au projet, la question de l’occupation du territoire est désormais centrale.

« Le conflit est territorial, statue Vanessa Racine, de la Première Nation Beaverhouse, en entrevue en marge de la manifestation à Montréal. Ce n’est pas une coïncidence si les pipelines traversent toujours des territoires autochtones. »

Les autochtones et leurs « alliés » se sont massés devant le bureau du député de Papineau à l’invitation de l’alliance des étudiants autochtones de l’Université McGill. Une personne « très proche » de la communauté autochtone de cette université a été arrêtée en Colombie-Britannique ces derniers jours, indique Mme Racine.

Un peu partout au pays, des manifestations de soutien envers les chefs dissidents de la nation Wet’suwet’en ont été organisées. Lundi, Via Rail Canada a annulé des dizaines de départs en raison d’un barrage près de Belleville, en Ontario. Au Québec, le service de train de banlieue sur la ligne de Candiac était également interrompu en raison de manifestants à Kahnawake.

L’Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique (BCCLA) et l’Union des chefs autochtones de Colombie-Britannique ont sévèrement critiqué la GRC dans son application de l’injonction ordonnée par la cour.

« La GRC s’est donné le pouvoir de chasser toute personne d’un tronçon de plus de 60 kilomètres de route — un tel pouvoir ne lui est pourtant pas accordé par l’ordonnance d’exécution », a déclaré lundi par voie de communiqué la directrice de la BCCLA, Harsha Walia.

« La GRC oppose une armée à ceux qui tentent de protéger la terre pour les sept générations à venir », ajoute Mme Racine, qui décrie aussi le comportement de la GRC.

Dans une autre démonstration de soutien à Montréal, les militants d’Extinction Rebellion Québec ont déclaré lundi avoir occupé les bureaux des ministres fédéraux Mélanie Joly, Marc Garneau, Marc Miller et David Lametti afin de demander de mettre un terme au projet de Coastal GasLink.

Un projet de 40 milliards

Le gazoduc de Coastal GasLink doit relier la région de Dawson Creek, dans le nord-est de la Colombie-Britannique, à des installations d’exportation près de Kitimat, une ville située sur un bras de mer donnant accès à l’océan Pacifique. Un terminal de gaz naturel liquéfié, connu sous le nom de LNG Canada, y est actuellement construit par un consortium international. Les promoteurs espèrent vendre du gaz naturel en Asie dès 2025. Le projet total est estimé à environ 40 milliards.

Le projet, lancé en 2012, bénéficie actuellement du soutien des gouvernements canadien et britanno-colombien. De même, les conseils de bande (des entités dont la valeur représentative est reconnue par la loi) des 20 nations autochtones dont le tracé du gazoduc traverse le territoire ont donné leur aval. Cependant, un groupe de huit chefs héréditaires Wet’suwet’en s’oppose à Coastal GasLink en invoquant le fait qu’ils détiennent le dernier mot sur le territoire de leur nation. Environ 190 km du tuyau de 670 km se trouvent sur leur territoire traditionnel.

Dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière, le président de Coastal GasLink a indiqué que l’application de l’injonction par la police n’était pas l’issue que son entreprise voulait. « Nous avons fait des efforts exceptionnels pour résoudre le blocage avec la coopération et le dialogue », a écrit David Pfeiffer. Il a aussi indiqué que son entreprise avait maintes fois tenté d’entrer en contact avec les chefs héréditaires ces dernières années, mais toujours sans succès.

La GRC oppose une armée à ceux qui tentent de protéger la terre pour les sept générations à venir

Déjà en 2018, Coastal GasLink demandait à la cour de mettre un terme au blocage de la construction. L’entreprise ciblait Freda Huson et Warner Naziel, qui, selon elle, étaient les architectes du camp Unist’ot’en où une grande partie de la mobilisation contre le projet s’organisait.

Les promoteurs du projet avancent que des milliers d’emplois vont être créés pour la construction du gazoduc et du terminal. Les nations sur le tracé de la ligne de transport ont également signé des ententes avec Coastal GasLink prévoyant qu’une partie des bénéfices, une somme estimée à 338 millions, leur soit versée. Une somme de 620 millions devrait également servir à payer des contrats de constructions auprès d’entrepreneurs autochtones locaux.

Le projet doit initialement disposer d’une capacité de transport de 1,7 milliard de pieds cubes de gaz naturel par jour. La combustion d’un tel volume de gaz naturel entraîne l’émission de 34 millions de tonnes de CO2 par année — l’équivalent de 8 millions de voitures sur les routes. À terme, les promoteurs du projet estiment que le gazoduc pourrait transporter quotidiennement 5 milliards de pieds cubes.