Le prix vers le vert

Les obligations de transition ne font pas l’unanimité. D’aucuns estiment que celles-ci perpétuent des activités économiques qui devraient cesser rapidement.
Illustration: Aless MC Les obligations de transition ne font pas l’unanimité. D’aucuns estiment que celles-ci perpétuent des activités économiques qui devraient cesser rapidement.

En 2017, Repsol, géant espagnol du secteur pétrolier, émet des obligations vertes pour un montant de 563,2 millions de dollars américains. L’argent servira à accroître l’efficacité énergétique de ses raffineries et, par la même occasion, à réduire ses émissions de dioxyde de carbone de 1,2 million de tonnes. Cela explique l’appellation « obligations vertes », dont se réclame Respol.

Vigeo Eiris, une agence internationale de notation ESG (environnement, social, gouvernance), lui donne raison. Mais l’influente Climat Bond Initiative — une ONG internationale qui offre une certification aux émetteurs d’obligations vertes — refuse cette étiquette. Les projets pour lesquels Repsol sollicite du financement perpétuent l’exploitation de l’énergie fossile, dit-elle. Les obligations du géant espagnol trouvent quand même preneur. Mais elles n’ont pas été incluses dans les indices verts ni dans les fonds verts.

Un autre exploitant du secteur de l’énergie fossile, l’américaine Southern Company, a aussi émis des obligations vertes. Mais celles-ci ont réussi le test, car elles ont financé des projets d’énergie renouvelable et non ses opérations traditionnelles.

L’épisode Repsol a mis en lumière la nécessité d’imaginer de nouveaux outils financiers pour favoriser la décarbonisation des industries brunes, sans compromettre la crédibilité des obligations vertes. Ainsi est né le concept d’obligations de transition.

« Pour atteindre une économie sobre en carbone, il faut reconnaître que les occasions se trouvent aussi dans les entreprises qui constituent des risques pour l’instant et cherchent une stratégie de transition, souligne Marie-Josée Privyk, experte-conseil ESG. Ces entreprises ont besoin de financement. »

Financer une transition juste

Les industries brunes sont de grandes pollueuses, ce sont donc aussi de grandes sources de réduction de GES. Mais une autre raison incite à ne pas les laisser de côté : la transition juste. « Il faut procéder à une transition énergétique juste pour des raisons d’équilibre démocratique », a dit Mario Tremblay, vice-président aux affaires publiques et corporatives du Fonds de Solidarité FTQ, lors de la conférence « Décarboniser les portefeuilles » présentée au Cirano le 12 novembre dernier.

Il poursuit : « Aux États-Unis, les gens de la Rust Belt — la région industrielle au nord-est qui a longtemps abrité une masse critique d’industries lourdes et qui compte encore pour 40 % de la production industrielle — se sont sentis délaissés par les élites. Si on ne déploie pas une transition juste, nous allons créer une crise sociopolitique à partir de la crise climatique. »

Odrey Robillard, conseillère principale développement durable et investissement responsable au Fonds de Solidarité FTQ, cite le cri du coeur de ce travailleur d’une industrie « brune », rencontré lors d’une tournée régionale du Fonds : « J’aime ma région et je souhaite que mes enfants puissent y demeurer. Mais le message qu’on me lance, c’est que je ne fais pas partie de l’avenir. J’appartiens au passé. Que vais-je devenir ? »

On peut aussi mentionner les travailleurs de l’est de Montréal, une zone marquée par l’empreinte de l’industrie pétrochimique. Financer la transition de ces entreprises, et le traitement équitable des employés, figure désormais parmi les priorités de la métropole.

Des exemples de projets

Quels projets les obligations de transition financeront-elles ? « Tout ce qui permet aux industries brunes de réduire leur empreinte environnementale négative, pendant que la société a encore besoin des énergies fossiles », répond Simon Sénécal, qui s’occupe des activités d’investissement responsable pour la firme de gestion de placement AlphaFixe Capital. Il cite, par exemple, les projets de migration de la génération d’électricité au charbon à celle qui est alimentée au gaz naturel, les projets de séquestration de carbone et l’emploi de carburant moins polluant — le biogaz, par exemple, dans le transport maritime. Aucune des solutions précédentes ne peut être qualifiée de « verte », mais elles contribuent à la transition.

Le 27 novembre 2019, jour du Climate Impact Day, la française Crédit Agricole, le plus grand réseau de banques mutualistes et coopératives au monde, a procédé à ce qui serait la première émission d’obligations de transition, pour un montant de 100 millions d’euros (147 millions de dollars canadiens). Une somme équivalente sera allouée par le Crédit Agricole à des prêts pour des projets contribuant à la transition environnementale de secteurs à forte intensité de carbone.

Les obligations de transition du Crédit Agricole reposent sur la taxonomie publiée par Axa Investissement en juin 2019. Ces lignes directrices établissent à quoi devront servir les fonds, comment les projets devraient être sélectionnés et gérés et en quoi devrait consister la divulgation d’information.

Qu’en est-il au Canada ? C’est l’Association canadienne de normalisation qui pilote le dossier. Le but est de développer une taxonomie de la finance durable qui définit ce qui est vert et ce qui est « de transition ». Un comité technique a été formé et a entamé ses travaux. Le Canada étudie la possibilité de travailler de concert avec d’autres pays aux économies intensives en ressources naturelles.

Les obligations de transition ne font pas l’unanimité. D’aucuns estiment que celles-ci perpétuent des activités économiques qui devraient cesser rapidement. Et, ce faisant, elles hypothèquent l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris. Ces investissements devraient être dirigés vers des solutions 100 % vertes. « Revenons au méta-objectif, répond Marie-Josée Privyk. Souhaitons-nous décarboniser les portefeuilles — en cessant tout investissement dans les industries brunes — ou cherchons-nous à décarboniser l’économie ? Ce n’est pas forcément opposé. Utilisons le marché des capitaux pour aider les entreprises conscientes qui prennent des mesures pour évoluer. »

Simon Sénécal, d’AlphaFixe Capital, abonde dans ce sens. « Il faut laisser la place à l’innovation et à la création, c’est ainsi qu’on progresse. »