Des milieux humides détruits pour 47 millions

Les milieux humides agissent notamment comme un  filtre pour combattre la pollution en provenance des eaux souterraines et de surface. Ils permettent aussi de réduire les risques d’inondation.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les milieux humides agissent notamment comme un  filtre pour combattre la pollution en provenance des eaux souterraines et de surface. Ils permettent aussi de réduire les risques d’inondation.

Depuis 2017, le ministère de l’Environnement a récolté plus de 47 millions de dollars en compensation de la part de promoteurs et de propriétaires ayant détruit des milieux humides, dont près de 10 millions seulement dans l’agglomération de Québec.

En avril 2017, le gouvernement libéral a adopté une loi afin d’empêcher que trop de milieux humides soient détruits par des projets immobiliers ou agricoles. Désormais, ceux qui compromettent ces milieux doivent payer des compensations.

Les milieux humides sont des marais, des marécages ou des tourbières. Leur valeur découle du fait qu’ils jouent un rôle de filtre contre la pollution en provenance des eaux souterraines et de surface et réduisent les risques d’inondation.

Le ministère de l’Environnement a récolté 47,5 millions de dollars grâce à ces compensations, dont 9,9 millions seulement pour des milieux humides détruits sur le territoire de l’agglomération de Québec (L’Ancienne-Lorette et Saint-Augustin y compris), révèlent des documents obtenus par Le Devoir. Montréal et Laval ont reçu quant à elles 6,3 millions et 5,4 millions respectivement.

Les montants des compensations sont basés sur divers facteurs, dont la rareté des milieux humides dans le secteur ciblé et leur superficie.

La capitale a-t-elle sacrifié beaucoup de milieux humides en deux ans ? Quelles précautions prend-elle à cet égard ? À l’Hôtel de Ville, on n’était pas en mesure de fournir toutes les réponses cette semaine.

« L’ensemble de ce processus relève présentement du gouvernement et non de la Ville. Ce n’est donc pas la Ville qui analyse les dossiers ou gère les demandes sur son territoire », a répondu le porte-parole David O’Brien.

Le dernier recours

La Ville n’a pas pu dire non plus si certains projets particuliers étaient en cause. Selon des documents obtenus par Le Devoir l’an dernier, 2,8 millions des 9,9 millions de dollars versés l’ont été en 2017-2018 par le Groupe Dallaire, pour compenser le remblayage de 50 000 m3 de marécages dans un parc industriel.

Au Conseil régional de l’environnement (CRE), on s’est montré très étonné par les chiffres obtenus par Le Devoir sur les milieux humides perdus à Québec. « On n’est au courant de rien sur l’impact écologique », a dit son président, Alexandre Turgeon. « On n’a pas de registre. […] Le problème, c’est que si un dossier ne fait pas les manchettes des médias, on n’est généralement pas au courant. »

 

 

Chose certaine, étant donné que les milieux humides sont de plus en plus rares dans les zones urbaines, le montant des compensations peut grimper très vite, remarque Louise Gratton, présidente du conseil d’administration de Nature Québec. « Ça peut être juste un ou deux projets dans les 9 millions de dollars. »

Récemment, l’émission La semaine verte rapportait qu’un agriculteur de La Baie va devoir débourser 7,8 millions s’il souhaite exploiter le boisé de 26 kilomètres qu’il a acquis près de chez lui.

Or, selon les données du ministère, le montant total des compensations payées à Saguenay depuis 2017 s’élève à 832 000 $. Ce qui laisse croire que, dans ce cas comme dans bien d’autres, les compensations incitent les développeurs à écarter les projets.

C’est d’ailleurs dans cet esprit que la loi a été écrite, souligne Nancy Dionne, de l’Organisme des bassins versants de la capitale (OBVC). « Normalement, la séquence que le gouvernement impose, c’est éviter, minimiser, et compenser en dernier recours. »

Où va l’argent ?

La situation diffère toutefois beaucoup entre les milieux ruraux et urbains, selon Louise Gratton. À son avis, la possibilité d’alléger les compensations en milieu agricole devrait être étudiée, mais pas en ville. La Ville de Montréal, par exemple, a déjà perdu 85 % de ses milieux humides, souligne-t-elle.

Mme Gratton craint d’ailleurs que les compensations ne suffisent pas à freiner cette tendance. « Moi, je pense qu’en ce moment, les gens se précipitent. Ils aiment mieux payer des compensations que d’attendre qu’on ait des plans régionaux de milieux hydriques et humides », dit-elle.

Car d’ici à 2022, les villes et MRC devront toutes se doter d’un « plan régional de leurs milieux humides et hydriques », comprenant un inventaire de leurs milieux humides par ordre d’importance et une stratégie pour protéger complètement les plus précieux sur le plan écologique.

Québec fait d’ailleurs partie des villes qui ont commencé à travailler sur leurs plans. « Une fois le plan accepté par le gouvernement, l’agglomération pourra adopter une réglementation en ce sens », a indiqué son porte-parole cette semaine.

Reste maintenant à savoir où iront les 47 millions de dollars amassés grâce aux compensations. Ils doivent normalement servir à créer de nouveaux milieux humides dans les MRC ou les villes où on en a détruit. Or, selon nos informations, aucun montant n’a été dépensé en ce sens pour l’instant. Le ministère de l’Environnement serait d’ailleurs sur le point de lancer un appel d’offres pour permettre à des organismes et des entreprises de soumettre des projets dans ce but.

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