La moitié du Québec boude encore le bac brun

Le Québec est très loin d’atteindre les objectifs qu’il s’était fixés en matière de recyclage des matières organiques résiduelles.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le Québec est très loin d’atteindre les objectifs qu’il s’était fixés en matière de recyclage des matières organiques résiduelles.

Les Québécois continuent d’envoyer au dépotoir la vaste majorité de leurs déchets de cuisine, de leurs restants de table et de leurs aliments périmés, alors que ces matières organiques devraient se retrouver dans un « bac brun ». Les objectifs fixés il y a près d’une décennie prévoyaient de recycler 100 % de ces matières dès 2020, mais moins de la moitié des municipalités offrent aujourd’hui le service de collecte et la participation demeure très insuffisante. Le gouvernement Legault promet de présenter cette année une « stratégie » pour corriger le tir.

Plusieurs années après la généralisation des politiques de recyclage du papier, du carton, du verre et du plastique, seulement 52 % de ces matières « générées » au Québec étaient « acheminées aux fins de recyclage » en 2018, indique le plus récent bilan de Recyc-Québec.

Mais la situation est pire lorsqu’on regarde le bilan des « matières organiques putrescibles » issues du secteur résidentiel, mais aussi des restaurants, des épiceries et du secteur institutionnel (santé et éducation), dont les établissements de santé. En 2018, le « taux de recyclage » atteignait seulement 27 %, en très légère hausse par rapport à 2015 (25 %) et 2012 (22 %). Concrètement, des 3,9 millions de tonnes de matières organiques calculées dans le bilan 2018 de Recyc-Québec, 2,9 millions de tonnes ont été enfouies ou incinérées, alors que 1,1 million de tonnes ont été recyclées par compostage, épandage ou biométhanisation.

Selon les précisions fournies par Recyc-Québec, le taux de recyclage pour le seul secteur « municipal » a atteint 35 % en 2018. Sur les 1,9 million de tonnes de matières organiques générées, 1,2 million ont donc été « éliminées », très majoritairement en finissant dans un dépotoir.

Ces taux de recyclage s’expliquent notamment par le fait qu’« un peu moins de la moitié » des municipalités et territoires du Québec, soit 512 en date de janvier 2020 (45 %), « desservent maintenant une partie ou l’ensemble de leurs citoyens pour la récupération des résidus verts ou alimentaires », par l’entremise de la collecte dite du « bac brun ». Qui plus est, les édifices multilogements « ne sont pas toujours desservis », précise Recyc-Québec.

Objectif bannissement

Le « Plan d’action 2011-2015 de la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles » avait pourtant fixé la barre nettement plus haut. On souhaitait ainsi « recycler » 60 % des matières organiques putrescibles dès 2015. L’« objectif » avoué du gouvernement — qui était inscrit dans le bilan 2015 de Recyc-Québec mais qui a disparu dans le bilan 2018 — était alors de bannir, d’ici 2020, l’enfouissement de la matière organique putrescible.

Un tel bannissement aurait permis de réduire les émissions de gaz à effet de serre du Québec, puisque les matières organiques qui se décomposent dans les sites d’enfouissement produisent du méthane, un puissant gaz à effet de serre. Il aurait aussi augmenté la durée de vie des sites d’enfouissement du Québec, en plus de permettre la production de compost qui peut par la suite être utilisé.

Or, moins du tiers de l’objectif du Plan d’action 2011-2015 a aujourd’hui été atteint. Une situation qui n’étonne pas Amélie Côté, une consultante en gestion de matières résiduelles qui travaille notamment avec des municipalités et des entreprises. « La plupart des organismes municipaux en sont à l’étape d’implantation du système de collecte. C’est un processus qui nécessite plusieurs années de travail, mais aussi beaucoup de sensibilisation et d’éducation. Ce n’est pas parce que les bacs bruns sont distribués qu’ils seront utilisés. Il suffit de regarder le cas du bac de recyclage. Même s’il est implanté depuis plusieurs années, ce ne sont pas tous les gens qui y ont accès qui participent. »

Sensibiliser

Le directeur du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, estime que les objectifs fixés en 2011 l’ont été « de façon aléatoire et sans véritable suivi ». Il souligne toutefois que le recyclage des matières organiques progresse. « Les municipalités sont impliquées dans la mise en oeuvre et plusieurs projets sont en développement. »

M. Ménard déplore cependant la faiblesse des efforts qui ont été faits pour sensibiliser et éduquer les citoyens. « Il faut investir non seulement dans les infrastructures de traitement et la collecte, mais aussi dans les changements de comportements, pour s’assurer qu’on peut obtenir une matière recyclée de qualité. Il ne faut pas oublier qu’on a pris l’habitude de mettre nos sacs de poubelle au bord du chemin, et ensuite les sacs disparaissent de notre vue, et donc de nos préoccupations. »

Amélie Côté plaide toutefois pour que des efforts soient aussi réalisés pour éviter d’avoir à traiter autant de matières putrescibles. « Réduire le gaspillage est la première chose à faire. Il n’existe pas, actuellement, de politique québécoise de réduction du gaspillage alimentaire, alors qu’au Canada, 79 % du gaspillage se produit tout au long de la chaîne de commercialisation. »

Le gouvernement Legault promet de présenter une « stratégie de valorisation de la matière organique » au cours des prochains mois, indique le cabinet du ministre de l’Environnement, Benoit Charette. Celle-ci « visera l’ensemble des générateurs de matière organique, ce qui inclut autant les citoyens que les industries, les commerces et les institutions, y compris les institutions gouvernementales ». Le bureau du ministre n’a pas précisé s’il entend rendre la collecte des matières organiques obligatoire.

Les municipalités, qui disent avoir un rôle de premier plan à jouer, sont cependant prêtes à en faire plus. L’Union des municipalités du Québec (UMQ) et la Fédération québécoise des municipalités estiment pour cela que le gouvernement devra prévoir du financement pour la collecte et le traitement, puisque cela « coûte cher », précise Patrick Lemieux, porte-parole de l’UMQ.



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