Projet Énergie Saguenay, des prévisions qui restent à démontrer

Des experts sont d’avis que le projet d’exportation de gaz albertain n’a pas été conçu pour contribuer à une éventuelle réduction des émissions mondiales de GES.
Photo: Steve Campbell Associated Press Des experts sont d’avis que le projet d’exportation de gaz albertain n’a pas été conçu pour contribuer à une éventuelle réduction des émissions mondiales de GES.

GNL Québec, mais aussi le premier ministre François Legault, affirme sans hésitation que le projet d’exportation de gaz albertain Énergie Saguenay permettra de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre de 28 millions de tonnes par année. Des experts consultés par Le Devoir soulignent toutefois que cela est présentement impossible à démontrer, puisqu’on ne sait pas qui achètera ce gaz liquéfié ni à quoi il servira.

Jeudi dernier, M. Legault a accueilli à ses bureaux de Montréal des dirigeants de GNL Québec, dans le cadre d’une réunion fermée aux médias. Il s’est alors entretenu avec le président de GNL Québec, Pat Fiore, ainsi que le président du conseil d’administration de l’entreprise détenue par des intérêts américains, Jim Illich.

« Bonne rencontre avec les dirigeants du projet Énergie Saguenay », a-t-il tweeté par la suite, en publiant une photo présentant cette rencontre avec les promoteurs du projet Énergie Saguenay. « Un projet d’investissement majeur : 4000 emplois durant la construction et 250 emplois permanents à 100 000 $ par année. Le projet réduirait les GES de 28 millions en remplaçant des centrales au charbon », a également écrit le premier ministre, reprenant ainsi des arguments en faveur du projet évoqués à maintes reprises par GNL Québec.
 

« Selon nous, le Québec doit aider ses voisins, l’Europe et même l’Asie à remplacer leurs centrales au charbon. C’est une des plus grandes contributions que le Québec pourrait faire en matière d’environnement », a par la suite précisé au Devoir le cabinet de M. Legault, tout en réaffirmant la tenue préalable d’une évaluation environnementale avant une prise de décision.

Est-ce que ce projet entraînera bel et bien de telles réductions d’émissions de gaz à effet de serre ? Professeur invité à l’Université d’Ottawa et spécialiste de l’analyse des marchés de l’énergie, Jean-Thomas Bernard juge qu’on manque d’information pour analyser les conséquences climatiques, « bénéfiques ou non », de ce projet.

« On pense que le gaz naturel va se retrouver principalement en Asie, et notamment en Chine. Mais ça demeure une hypothèse. Et on suppose aussi que le gaz servira surtout à y produire de l’électricité, où il pourrait remplacer du charbon ou des centrales nucléaires. Mais il pourrait aussi remplacer des énergies renouvelables, comme le solaire ou l’éolien, parce qu’ils ont besoin d’une énergie qui est flexible », et qui peut donc être disponible à tout moment, selon les besoins.

Selon M. Bernard, « le portrait final n’est pas clair. Et une fois que le gaz est vendu, l’acheteur peut faire ce qu’il veut avec ce gaz. Ce n’est pas GNL Québec qui va décider de l’utilisation ».

Ancien coprésident de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, Normand Mousseau affirme qu’il est « impossible » de chiffrer les possibles réductions d’émissions de gaz à effet de serre (GES) avec les données disponibles actuellement.

Citant un rapport publié en septembre par le National Energy Technology Laboratory, basé aux États-Unis, il souligne que l’utilisation pour la production d’électricité peut effectivement entraîner des réductions, si le gaz naturel remplace le charbon. Mais s’il est utilisé pour le chauffage, « il n’y a pas de gain par rapport au charbon », en tenant compte de l’analyse du « cycle de vie ». Dans ce contexte, « l’utilisation finale est un élément crucial dans l’équation ». Or, cette information n’est pas disponible actuellement.

Gaz de l’Ouest

MM. Mousseau et Bernard sont tous d’eux d’avis que le projet Énergie Saguenay n’a pas été conçu pour contribuer à une éventuelle réduction des émissions mondiales de GES. « Ce qui intéresse d’abord l’entreprise, c’est obtenir le prix le plus élevé possible pour son produit, et non pas la forme d’énergie qui sera remplacée par ce nouvel approvisionnement », fait valoir Jean-Thomas Bernard.

« Ce projet n’est pas un enjeu écologique. On produit du gaz naturel dans un marché nord-américain qui est saturé, donc si on veut augmenter la demande, et donc augmenter la valeur, il faut pouvoir l’exporter », ajoute Normand Mousseau.

Le tout premier paragraphe présentant le « contexte » du projet Énergie Saguenay, dans l’avis déposé en 2015, précise d’ailleurs ceci : « La production de gaz naturel de l’Ouest canadien qui était auparavant exportée vers les États-Unis sature maintenant le marché canadien et crée des surplus. Simultanément, la capacité de production de gaz naturel au Canada augmente, entraînant une baisse de prix du gaz en Amérique du Nord, ce qui accroît l’intérêt pour l’exportation du gaz naturel vers les marchés mondiaux. »

Réductions de GES

Interpellée dans la foulée de la rencontre avec François Legault, la directrice principale, affaires publiques et relation avec les communautés chez GNL Québec, Stéphanie Fortin, réaffirme que le projet permettra des réductions annuelles d’émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes.

Selon ce qu’elle précise par écrit, « la science » exposée dans une analyse produite pour GNL Québec par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) « confirme que, de façon conservatrice, notre projet permettrait de réduire de 28 millions de tonnes par année les GES dans le monde, considérant que 60 % de notre GNL remplace directement du charbon ».

L’entreprise ne veut toutefois pas dévoiler « publiquement » les noms des acheteurs de son gaz naturel liquéfié, et ce, « pour des raisons concurrentielles ». « Nous aurons l’occasion d’aller plus loin sur ces éléments et de démontrer toute la crédibilité de nos scénarios de vente du GNL dans le cadre des audiences du BAPE », indique Mme Fortin.

 
28 millions
C’est la diminution des émissions mondiales de GES, en tonnes, qu’entraînera le projet Énergie Saguenay, selon GNL Québec.

L’analyse produite par le CIRAIG pour GNL Québec démontrait que les émissions liées à Énergie Saguenay au Canada avoisineraient les 8 millions de tonnes de GES par année, en raison de l’exploitation du gaz naturel en Alberta, principalement par fracturation. Cela équivaut à l’ajout de 3,4 millions de voitures sur les routes. Dans sa prise de décision, le gouvernement Legault ne tiendra pas compte des GES liés à l’exploitation du gaz, ni au transport par gazoduc.

Le CIRAIG n’avait toutefois pas souhaité se prononcer sur les prévisions de réduction de 28 millions de tonnes avancées par le promoteur, rappelant qu’il demeurait des « incertitudes » sur l’utilisation finale de ce gaz, mais aussi sur les possibilités qu’il remplace des sources d’énergie plus polluantes.

Un avis d’expert produit par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a depuis conclu que les conséquences climatiques planétaires de cette usine de liquéfaction de gaz naturel « sont très difficiles à anticiper ».

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