États-Unis et Mexique: une amitié embouée par les eaux usées

Karen a élu domicile à Imperial Beach à moins de 10 km à vol d’oiseau au nord de la frontière américano-mexicaine. Et bien que l'océan se trouve dans sa cour, elle n’y a pas mis les pieds depuis vingt ans.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Karen a élu domicile à Imperial Beach à moins de 10 km à vol d’oiseau au nord de la frontière américano-mexicaine. Et bien que l'océan se trouve dans sa cour, elle n’y a pas mis les pieds depuis vingt ans.

Le parc de l’Amitié s’étend des deux côtés de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, à un jet de pierre de l’océan Pacifique. Des Américains et des Mexicains y fraternisent à travers un mur de fer. En décembre dernier, nous nous mettons en tête d’y faire un saut. Nous rebroussons vite chemin.

Des ondées ont déferlé sur la région frontalière quelques jours auparavant. Le système d’égout de Tijuana n’a pas suffi à la tâche, si bien qu’une boue liquide nauséabonde s’est échappée de la ville mexicaine nichée sur une colline, puis a traversé sans difficulté la haute clôture. Elle a envahi les États-Unis, par le sol et la mer, charriant des cailloux ainsi que des déchets de toutes sortes. Sous la responsabilité de l’État de la Californie, le parc Border Field en est parsemé : du papier hygiénique est accroché à des branches d’arbre, des contenants de plastique jonchent le sol. Et le chemin de terre pour se rendre au « Friendship Park » ou « Parque de la Amistad » est inondé par endroits. « Eau contaminée par les eaux usées. Une exposition peut provoquer des maladies », peut-on lire sur des affiches à proximité des flaques d’eau.

Des grues sont dispersées le long de la frontière, rappelant la promesse phare de Donald Trump durant la campagne présidentielle de 2016: ériger un mur étanche long de plus de 3000 kilomètres entre les États-Unis et le Mexique. Promesse qu’il a édulcorée après sa victoire. À quelques centaines de mètres de l’arène de taureaux de Tijuana, embouée, nous nous résignons à faire marche arrière.

Les précipitations ne sont pas en hausse d’une année à l’autre, au contraire, mais elles sont plus abondantes, explique la coordonnatrice des programmes éducatifs de la réserve de l’estuaire de la rivière Tijuana, Anne Marie Tipton. Débordées, les infrastructures de l’agglomération de Tijuana, qui compte près de 1,5 million d’habitants, recrachent le trop-plein d’eau souillée vers le pays de l’Oncle Sam.

Indifférence et impatience

Calilio constate de visu les dégâts causés à son lopin de terre dans un vaste jardin communautaire de San Diego Sud, non loin de la frontière. L’ex-mécanicien de l’aviation des forces armées américaines s’affaire à nettoyer la boue avant qu’elle ne sèche. « Sinon ce sera dur, dur », précise-t-il. Par chance, il avait fait sa récolte quelques semaines auparavant. « Souvent, les légumes philippins vendus en magasin sont chers. Donc, je fais pousser les miens. Et, ça m’amuse. C’est un loisir », mentionne-t-il. Calilio a préféré se rendre à sa parcelle de terre à vélo. « Il y a des flaques, petites et grosses, partout. Quand tout sera sec, les chemins seront cahoteux », prévient l’homme, qui revêt un casque rouge et un dossard jaune.

La panique n’a pas gagné le Ranch de la route Hollister non plus. Les randonnées à cheval jusqu’à la frontière américano-mexicaine sont maintenues jusqu’à nouvel ordre. « Nous nous promenons tout le temps là-bas, explique Chelsea, qui est de permanence en cet après-midi de décembre. Mais il faut porter des chaussures appropriées. Et il faut passer par la plage, et non le chemin indiqué par les autorités. » Sur le sable, les empreintes de sabots de chevaux se mêlent ainsi à celles des roues des véhicules utilitaires sport (VUS) des services frontaliers américains. « Nous nous trouvons dans une plaine inondable. En l’absence de canaux, tout serait inondé dès qu’il y aurait une averse », ajoute sa consoeur Ashley, qui a les cheveux et la peau cuivrés par le soleil. À côté d’elles, un petit coq noir pousse les hauts cris dans l’indifférence totale.

Karen a élu domicile à Imperial Beach à moins de 10 km à vol d’oiseau au nord de la frontière. La rue Seacoast où elle habite est coincée entre l’océan et un immense milieu humide. Plusieurs résidences sont ornées de pelouse synthétique. La mer se trouve dans sa cour. Elle n’y a cependant pas mis les pieds depuis vingt ans, mentionne-t-elle. « Ce n’est pas plaisant. Ça pue », dit la retraitée après avoir invité Le Devoir à s’asseoir sur sa terrasse sur l’une de ses chaises ornées de coussins bleus délavés. « Mon chien, Ben, aime se baigner. Mais il y est allé il y a deux ans et il a été tellement malade que je ne me promène même plus sur la plage avec lui. C’est toxique », souligne-t-elle.

Les autorités interdisent la baignade dès qu’elles détectent la présence de contaminants dans l’eau. Mais, à tout coup, des surfeurs bravent l’interdit. « C’est comme s’ils étaient immunisés contre les problèmes de santé liés à de l’eau contaminée », lance Karen, la voix noyée dans le roulement des vagues sur la plage. Il n'est cependant pas rare que des surfeurs souffrent de streptocoques, d'infections gastro-intestinales ou des sinus après s’être baignés dans le Pacifique.

Relations empoisonnées

En 2018, le Mexique a annoncé l’injection de plus 5,5 millions de dollars pour moderniser le système de traitement des eaux usées de Tijuana, y compris le remplacement d’une conduite maîtresse de plus de 4 km.

Ce ne sont pas moins de 430 millions qui s’avéreront nécessaires pour résoudre entièrement le problème, estime l’État mexicain de Basse-Californie.

 
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Les autorités américaines interdisent la baignade à Imperial Beach, située tout près de la frontière mexicaine, dans le sud de la ville de San Diego en Californie, dès qu’elles détectent la présence de contaminants dans l’eau.

Les communautés de San Diego et d’Imperial Beach ne sont pas les seules à pâtir des eaux usées du sud de la frontière. Parlez-en aux habitants de Loredo, au Texas. À un moment, leurs voisins de Nuevo Laredo, au Tamaulipas, déversaient près de 95 millions de litres d’eaux usées dans le Rio Grande par jour.

Les villes frontalières mexicaines, comme Tijuana et Nuevo Laredo, ont connu un boom démographique dans les années 1990. Les Mexicains s’y sont établis en grand nombre afin d’y trouver un gagne-pain dans des entreprises tournées vers l’exportation qui flairaient la bonne affaire avec les États-Unis et le Canada après l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), en 1994. En règle générale, ces villes se sont développées de façon plus ou moins ordonnée, en suivant des normes de traitement des eaux usées souvent moins sévères que celles en vigueur aux États-Unis, fait remarquer Anne Marie Tipton.

Le problème est tel qu’il a surgi lors des négociations qui ont abouti à un nouvel Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Washington et Mexico se sont entendus pour effectuer des améliorations au système de traitement des eaux usées de Tijuana.

Karen s’en réjouit. Cela dit, elle suspecte le locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump, d’avoir agi pour les militaires de la force spéciale Navy Seals, qu’il affectionne. Certains d’entre eux éprouveraient des ennuis de santé après avoir pris part à des exercices dans l’océan Pacifique, qui jouxte leur base en banlieue de San Diego.

Mais l’ACEUM n’a pas produit les effets escomptés sur-le-champ. Fin décembre, des ordures ont obstrué un ponceau à Tijuana, ce qui a entraîné le rejet d’environ 300 mètres cubes d’eau polluée et de déchets.

Le principal accès au parc de l’Amitié demeurera fermé jusqu’à nouvel ordre.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Californie

Capitale : Sacramento

Population : 39,56 millions

Enjeu : Les villes frontalières mexicaines, comme Tijuana et Nuevo Laredo, ont connu un boom démographique dans les années 1990. En règle générale, ces villes se sont développées de façon plus ou moins ordonnée, en suivant des normes de traitement des eaux usées souvent moins sévères que celles en vigueur aux États-Unis.