Des milliers de rêves américains évaporés

Le fond marin du lac Salton Sea est progressivement exposé à l’air, causant des maladies respiratoires à des kilomètres à la ronde.
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Le fond marin du lac Salton Sea est progressivement exposé à l’air, causant des maladies respiratoires à des kilomètres à la ronde.

La mer de Salton était pratiquement aux portes du Johnson’s Landing Cafe & Bar et du terrain de camping qui le jouxte. Mais, aujourd’hui, l’étendue d’eau salée, dont la taille est comparable au lac Saint-Jean, est à peine visible du casse-croûte. Une odeur fétide s’en échappe.

Le vaste stationnement de l’établissement, reconnaissable à sa toiture de tôle ondulée rouge et blanche, est pratiquement désert. Une affiche couvre l’entièreté de la porte vitrée. Elle annonce la tenue d’un karaoké. Les nostalgiques d’un temps perdu peuvent y reprendre les refrains de Frank Sinatra et des Beach Boys, pour qui le lac Salton Sea n’avait pas de secrets.

À l’intérieur, le cuisinier nettoie furieusement sa plaque de cuisson à grands coups de spatule de métal, tandis que la serveuse met en marche une cafetière industrielle. « Il y a une quinzaine d’années, c’était rempli d’eau. L’eau montait jusqu’ici », dit la trentenaire, tout en tournant le regard vers la fenêtre. « Il n’y a rien qui vit là-dedans », ajoute la propriétaire d’un ton sec, tout en tapant sur sa calculatrice de bureau. Une affiche est collée au mur devant elle. On peut y lire : « Assurez-vous que votre café fasse effet avant que la réalité ne frappe. »

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Une pancarte plantée en bordure de la route 86 à Brawley (30 km au sud de Salton City) attire l’attention des automobilistes sur la détérioration de la situation sur les rives de la mer de Salton.

L’âge d’or

Dans les années 1960 et 1970, les villégiateurs accouraient en grand nombre vers la mer de Salton, qui avait pris forme en raison d’une erreur humaine au début du XXe siècle. Des centres de villégiature, des clubs nautiques, des motels et des restaurants poussaient comme de la mauvaise herbe tout autour de l’étendue d’eau.

Les plaisanciers adoraient mouiller leurs embarcations dans le plus important lac de la Californie. Le sel, présent en grande quantité, leur permettait de filer à vive allure. Les skieurs nautiques s’en donnaient aussi à coeur joie. Les petits et les grands participaient en grand nombre aux concours de pêche à la ligne, qui étaient possibles grâce à la perspicacité des membres de la communauté qui y ont introduit des poissons en grand nombre — mais aucun requin — en 1950. Frank Sinatra, les Beach Boys et Jerry Lewis avaient adopté l’endroit, le préférant à la côte ouest et à Palm Springs, qui est situé à une heure de route au nord. « Ici, c’était le spot dans les années 1960 et 1970 », affirme Raymond Torres, devant le bungalow qu’il a acheté il y a une douzaine d’années — juste avant l’éclatement de la crise bancaire et financière de 2008, précise-t-il non sans amertume.

Le niveau de l’eau est trop bas actuellement. C’est dégoûtant. Il n’y a plus personne qui vient ici aujourd’hui. S’ils avaient remis à flot le lac, ce serait une métropole florissante. Les infrastructures sont là.

Privé d’affluents naturels, le lac Salton Sea rapetisse. Sa concentration en sel — et en substances toxiques qui ruissellent des exploitations de fruits et de légumes de la région désertique —, elle, grimpe. La température de l’eau aussi. « Tu t’y baignes, tu en sors blanc comme un beigne au sucre glacé », fait remarquer Raymond. « C’est de plus en plus salé… et laid », ajoute-t-il. Les algues ont proliféré. Faute d’oxygène, des millions de poissons sont morts, noyés ou empoisonnés, dont pas moins de 7,5 millions de tilapias en une seule journée à la fin des années 1990. Les poissons ont contaminé la chaîne alimentaire. Les oiseaux, qui avaient adopté la mer de Salton après la destruction de la plupart des milieux humides de l’État doré, ont perdu des plumes. Atteints de botulisme, les pélicans peinaient à s’envoler. Des scènes crève-coeur.

Des airs de Mad Max

Le fond marin est progressivement exposé à l’air, causant des maladies respiratoires à des kilomètres à la ronde. Dans le chapelet de villages qui égrène la vallée Imperial, de la mer de Salton (au nord) à la frontière avec le Mexique (au sud), tout le monde connaît quelqu’un qui souffre d’asthme. Les bronchites sont aussi plus communes là qu’ailleurs. La prévalence d’asthme est de 30 % dans la communauté de Brawley (30 km au sud de Salton City), comparativement à 10 % dans la population de la Californie, selon l’University of Southern California (USC). C’est d’ailleurs là que Le Devoir a aperçu la seule indication que quelque chose ne tourne pas rond aux abords du lac Salton Sea : une affiche plantée dans un champ en bordure de la route 86. « La plage est encore plus exposée. La qualité de l’air se dégrade. Habitat détérioré », peut-on lire après avoir appliqué les freins. « C’est maintenant [que ça se passe] ! » est-il aussi écrit en rouge criard sur fond blanc.

Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Faute d’oxygène, des millions de poissons sont morts, noyés ou empoisonnés.

Les touristes et les citadins qui ambitionnaient de couler une retraite paisible dans une municipalité riveraine du lac ont révisé leurs plans. Les promoteurs immobiliers aussi. Plus personne ne voulait voir la mer et danser avec elle pour défier la mort. Le moral des communautés bordant la mer de Salton, lui, s’est effondré.

À Salton City, les cartes virtuelles montrent un vaste réseau routier. Les rues asphaltées existent pour la plupart bel et bien. Mais, souvent, aucune bâtisse ne s’y trouve. Relique d’une époque révolue, la rue « Sea Isle » a, elle, été rayée de la carte. Un coup de peinture verte sur un panneau de signalisation a effacé les ambitions des résidents et des commerçants. Porte d’entrée recouverte d’une grille cadenassée, vitres embuées, pancartes « À vendre » recouvertes de poussière : plusieurs des maisons qui ont tenu le coup sont inhabitées.

Des panneaux datant des belles années sont toujours là, aux abords de la mer de Salton. Mais leur contenu a été effacé par le temps. Sur l’une d’elles, les curieux peuvent toutefois toujours distinguer les inscriptions « terrain de golf » et « sentier nature ». Aujourd’hui, le terrain de golf sur lequel le 34e président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, s’est jadis aventuré s’est envolé. Même chose pour le sentier. Des palmiers décapités s’élancent ici et là.

 
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Des maisons situées «en bord de mer» sont laissées à l’abandon.

Des espadrilles, des bouteilles de verre, des canettes d’aluminium ainsi que des branches jonchent la plage. Tantôt, les morceaux de sel ou de squelettes de poissons pulvérisés s’entremêlent, tantôt, le sol prend la forme d’une vaste plaque de sel durci. À plusieurs endroits, les randonneurs et adeptes du quatre-roues sont priés de ne pas s’approcher davantage de l’eau par l’Imperial Irrigation District Property. Inquiet, un petit lézard prend la poudre d’escampette. Des montagnes dénudées apparaissent au loin. La quiétude de ce décor lunaire est brisée par le vrombissement des poids lourds filant à l’horizon.

« Le niveau de l’eau est trop bas actuellement. C’est dégoûtant », lance Casey, qui a regagné Desert Shores, sis au nord de Salton City, après plus de 20 ans d’absence pour prêter main-forte à sa mère vieillissante. Le mécanicien n’arrivait pas à croire, à son retour dans la vallée, que les autorités aient « laissé » le lac « descendre à ce niveau-là » depuis la moitié du XXe siècle. « Il n’y a plus personne qui vient ici aujourd’hui. S’ils avaient remis à flot le lac, ce serait une métropole florissante. Les infrastructures sont là », dit l’homme au teint rougeâtre, à l’extérieur d’un bar adjacent au centre destiné aux vétérans de l’armée américaine. Salutations faites, Casey disparaît derrière son Jeep Wrangler Rubicon, et se soulage sur un pneu surdimensionné de son véhicule.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Californie

Capitale Sacramento
Population 39,56 millions
Enjeu Le lac Salton Sea, dans le sud de l’État de la Californie, s’évapore rapidement et, avec lui, les espoirs de quelques milliers d’Américains. Dans cette ancienne station balnéaire, le rêve américain a viré au cauchemar.

Une erreur humaine

Au tournant des XIXe et XXe siècles, la California Development Company cherche à irriguer une large part du désert du Colorado, dont le sol riche convient à première vue à l’agriculture intensive. L’entreprise se met en tête de détourner l’eau du fleuve Colorado vers les vallées Coachella et Imperial dans le lit du lac préhistorique Cahuilla asséché. En 1900, les ouvriers construisent les premiers canaux. Le hic : ils sont rapidement insatisfaits du débit de l’eau, qui est ralenti par le limon qu’elle charrie. Ils aménagent des voies de contournement. En 1905, c’est le désastre. Des inondations frappent si fort que le cours du canal de dérivation s’inverse. Et le fleuve Colorado se déverse pendant deux ans dans le bassin de Salton, formant le plus grand lac de la Californie. Les terrains de la New Liverpool Salt Company sont inondés. Après avoir sué sang et eau, les ouvriers parviennent finalement à colmater la brèche. Ils privent par la même occasion le nouveau lac de son principal affluent.

La Mer de Salton​ avant/après