Des élus américains évoquent un embargo sur le crabe canadien

Pas moins de 90% des exportations de crabe des neiges se fait vers les États-Unis.
Photo: Getty Images Pas moins de 90% des exportations de crabe des neiges se fait vers les États-Unis.

Des élus républicains et démocrates demandent à Washington d’envisager un embargo sur les importations de crabe des neiges en provenance du Canada. Ils accusent cette pêche d’être responsable des mortalités records de baleines noires. Québec juge ce scénario « inconcevable » et réclame l’intervention d’Ottawa pour protéger l’accès à un marché vital pour les pêcheurs québécois, a appris Le Devoir.

Dans une lettre adressée au secrétaire au Commerce, Wilbur Ross, un membre de la garde rapprochée du président Donald Trump, quatre élus du Maine se portent à la défense de l’industrie de la pêche au homard de leur État. Ils font valoir que les mesures de protection de la baleine noire de l’Atlantique Nord imposées depuis plusieurs années aux pêcheurs américains ont permis de sauver l’espèce de l’extinction, mais aussi d’en faire croître la population.

Or, ajoutent-ils, les mortalités de baleines noires « directement liées » aux activités de navigation commerciale et de pêche en eaux canadiennes « continuent d’augmenter ». Un total de 12 baleines noires sont mortes dans le golfe du Saint-Laurent en 2017 et au moins 9 en 2019, sur une population qui avoisine les 400 individus.

La lettre, cosignée par la sénatrice républicaine Susan Collins, cite explicitement les engins de pêche au crabe des neiges des pêcheurs canadiens comme étant « le principal responsable » des empêtrements et des décès de baleines noires.

Image: Pêches et Océans Canada L'habitat de la baleine noire

Dans ce contexte, « il est incroyablement frustrant pour les pêcheurs de homard du Maine », après les efforts consentis « depuis deux décennies », de continuer à être « la principale cible » des « réglementations pénibles » mises en place par les autorités américaines, écrivent les élus dans cette missive envoyée en décembre au bureau de M. Ross.

Les deux sénateurs et les deux membres du Congrès ajoutent que ces mortalités, qui menacent la survie de l’espèce, font craindre aux pêcheurs de homard américains la mise en place de mesures encore plus contraignantes dans les eaux côtières du Maine.

Ils demandent donc au département du Commerce d’« évaluer » la mise en place d’une « mesure d’urgence » qui permettrait de bloquer l’importation de crabe des neiges canadien aux États-Unis. Les élus évoquent ainsi les dispositions du Marine Mammal Protection Act (MMPA), une législation qui impose à l’industrie de la pêche, des États-Unis ou d’ailleurs, de démontrer que ses activités ne mettent pas en péril les mammifères marins. Si cette démonstration n’est faite, les Américains sont en droit de « bannir les importations » des produits de la pêche.

En théorie, l’industrie canadienne a jusqu’en 2022 pour se conformer aux dispositions du MMPA. Mais le National Marine Fisheries Service, qui dépend du département du Commerce, peut invoquer les « répercussions immédiates et considérables » des activités de pêche canadiennes sur les baleines noires pour imposer dès maintenant un embargo.

Un tel scénario pourrait être désastreux pour les pêcheurs de crabe des neiges du Québec. Selon les données fournies au Devoir par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, la valeur des exportations de l’industrie totalisait 168,5 millions de dollars en 2018, dont plus de 150 millions dollars aux États-Unis, soit 90 % du total des exportations.

À l’échelle canadienne, les exportations en 2018 au sud de la frontière ont totalisé 830 millions de dollars, selon les données de Pêches et Océans Canada. Dans le cas du homard, qui sera lui aussi soumis aux règles du MMPA en 2022, les exportations vers les États-Unis atteignaient 1,52 milliard de dollars en 2018.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir

« Inconcevable »

Le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne, dit être « fortement préoccupé » par la demande des élus américains. Dans une réponse écrite au Devoir, il rappelle que « le marché américain est le plus important débouché pour les poissons et fruits de mer québécois » et qu’« il serait tout à fait inconcevable de perdre l’accès à ce marché ».

Le ministre demande donc au gouvernement fédéral « de tout mettre en oeuvre pour éviter ce scénario », qualifié d’« inacceptable ». « Ce secteur d’activité est primordial dans plusieurs régions du Québec », insiste-t-il. M. Lamontagne a d’ailleurs « abordé le sujet » avec la ministre de Pêches et Océans Canada, Bernadette Jordan, en décembre.

Face à un gouvernement Trump protectionniste et qui n’a pas hésité à imposer des barrières commerciales à ses partenaires économiques, qu’entend faire le gouvernement fédéral ? « Le Canada collabore étroitement et de manière productive avec l’industrie et les organismes de réglementation des États-Unis. Nous ne spéculons pas sur des scénarios hypothétiques », répond Pêches et Océans Canada.

« Nous avons confiance dans les mesures prises par le Canada » pour protéger les baleines noires. Ottawa a notamment imposé des fermetures de zones de pêche et des restrictions de vitesse dans certaines parties du golfe du Saint-Laurent où on retrouve ces baleines, principalement en période estivale. Un programme de surveillance aérienne a aussi été mis en place, pour suivre les déplacements des cétacés.

Inquiets de la possibilité d’un embargo, des acteurs de l’industrie de la pêche critiquent toutefois directement le gouvernement fédéral, selon des informations du Devoir. Ils jugent qu’Ottawa n’en fait pas assez pour protéger leur secteur contre un éventuel blocage américain.

Pour la spécialiste des cétacés et des écosystèmes marins Lyne Morissette, les mesures mises en place pour protéger les baleines noires au Canada sont « sans précédent » et il serait « difficile » d’en ajouter dans l’immédiat. « Nous avons seulement trois années d’expérience avec ce genre de situation, mais il y a déjà beaucoup de choses qui ont été faites. Et le développement de nouvelles mesures se poursuit, et notamment de nouvelles technologies. Nous apprenons toujours à mieux les protéger. »

Une «baleine urbaine»

Cette baleine peut atteindre une taille de 18 mètres, pour un poids de plus de 60 tonnes. Chaque individu est reconnaissable aux taches blanches uniques qu’il porte sur la tête, appelées callosités. Il s’agit d’une espèce qui se nourrit essentiellement de copépodes, de petits crustacés qu’elle filtre à l’aide de ses fanons.

La baleine noire est parfois qualifiée de « baleine urbaine », puisqu’elle vit près des côtes, notamment lors de la période de mise bas, au large des États américains de la Géorgie et de la Floride. Cela la rend particulièrement vulnérable aux collisions avec les navires et aux empêtrements dans les engins de pêche.

La baleine noire, appelée right whale en anglais, a été décimée par des siècles de chasse commerciale. Elle était une cible privilégiée pour les baleiniers, puisqu’elle flotte une fois morte et qu’elle fournit une bonne quantité de graisse, cette matière qui était fondue pour produire de l’huile.

Les mesures de protection mises en place en eaux américaines avaient permis de faire augmenter la population totale de 270 individus, en 1990, à 483 en 2010. Depuis cette date, le déclin a repris en raison du très faible taux de natalité de l’espèce et des mortalités records de 2017 et de 2019.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 17 janvier 2020 06 h 17

    le monde n'est il pas une course a la nourriture de toutes sortes

    ce pourrait il que la destruction des baleines noirs soient les methodes employés par nos pecheurs de crabes , ne sommes nous pas les plus grands exportateurs de crabes aux USA

  • Pierre Rousseau - Abonné 17 janvier 2020 08 h 35

    Quelle ironie !

    On sait que l'actuel président des ÉU est un climato-sceptique qui n'hésite pas à démanteler les parcs nationaux pour y faire de l'exploitation minière et pétrolière dont, entre autres, le terrain de vêlage des caribous en Alaska. il nie aussi l'impact des changements climatiques et maintenant il s'attaque au Canada pour ne pas protéger les baleines noires à des fins qu'on soupçonne être purement commerciales.

    Or, si les élus du Maine disent vrai, ils ont une bonne cause. Selon eux ça fait 2 décennies qu'il y a des restrictions à la pêche pour protéger les cétacés. Par contre, Mme Morrissette dit « Nous avons seulement trois années d’expérience avec ce genre de situation » et prétend que les mesures prises sont « sans précédent ». Si ça fait près de 20 ans qu'on se préoccupe de cette situation aux ÉU, comment se fait-il que le Canada prétende que nous n'avons que 3 ans d'expérience ? Les baleines se fichent des frontières politiques et si c'était un problème aux ÉU d'une ampleur telle qu'il fallait prendre des mesures drastiques, comment se fait-il que le Canada dormait au gaz et ne s'est réveillé il n'y a que 3 ans ?

    Franchement, le dossier du Canada en matière de pêches est particulièrement épouvantable. Il n'y a qu'à penser à la gestion désastreuse des pêches de l'est du pays et de la disparition des morues il y a quelques décennies ou encore à celle aussi désastreuse sur la côte ouest où le fédéral laisse les compagnies étrangères d'aquaculture d'élevage du saumon de l'Atlantique menacer directement la survie des saumons sauvages. En conséquence, dans cette affaire on peut penser que le Canada n'est pas si « innocent » qu'il le prétend car le passé démontre clairement l'ineptie du Canada en matière de gestion des pêches... et de protection des baleines.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 17 janvier 2020 12 h 17

      @ Pierre Rousseau:
      Je vous remercie pour votre commentaire instructif et pertinent que j’ai bien apprécié, car il en rajoutait un peu au livre que je viens de commencer à lire.

      Le 15 novembre dernier, Alexandre Shields signait dans Le Devoir un article à propos du journaliste d’enquête du New York Times, Ian Urbina, dont le dernier livre intitulé ‘’La jungle des océans’’, une vaste enquête internationale, venait de paraitre dans son édition française. J’avais été impressionnée par cet article et j’ai donc finalement décidé de me procurer ce livre quoique un peu cher.

      Il va sans dire que ce qui y est décrit est à des années-lumière de la pêche au Québec ou au Canada mais dès le début, on retient une chose surtout, à savoir à quel point les autorités gouvernementales, les États, peuvent être laxistes, ou encore incapables de faire appliquer leur réglementation lorsqu’ils en ont une. Alors, tranquillement, à chaque page, on comprend mieux, comme consommateurs, ce que cela signifie ‘’manger du poisson’’.

      Finalement, j’abonde dans le même sens que vous et suis d’avis que les États, ÉU ou Canada en l’occurrence, ne doivent pas ‘’dormir au gaz’’ mais prendre au sérieux la gestion des pêches tout comme la protection de l’environnement, y compris les celle des baleines.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 janvier 2020 12 h 53

      Oui, en effet, quelle ironie !..et ce, c'est sans compter les dommages irréversibles au fleuve Saint Laurent, à la rivière Saguenay et au lac Saint-Jean, si jamais les... GNL Québec et TC Énergie Est de ce Monde.... reçoivent du FÉDÉRAL le OK fatidique pour leurs projets diaboliques.

      C'est à Nous maintenant de monter aux barricades...Nous pouvons, nous aussi , former notre "groupe de pression"...pour les en dissuader...ou... pour leur barrer la route.

      Bientôt, Nous devrons nous "débattre" ...pour l'eau. Notre eau, cette eau si précieuse à la survie ...
      Tout comme Notre belle langue française doit le faire ... depuis plus de 40 ans !
      Alors, c'est aujourd'hui ou ...jamais.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 17 janvier 2020 08 h 50

    Autrefois des moyens électroniques ont été développés pour la détection sous-marine, pourquoi ne pas aller plus loin?

    Les guerres sont génératrices de développements scientifiques, comme lors de la Deuxième Guerre Mondiale. Même des stations météos autonomes temporaires ont été installées secrètement sur notre continent*. Maintenant que se profile une guerre commerciale entre les États-Unis et le Dominion, nul doute qu'à l'heure actuelle qu'il existe un système électronique permettant de détecter un objet solide dans l'océan et d'en suivre les mouvements. Avec l'IA, les satellites et les dispositifs radars et sonars modernes, un système pourrait être placé à bord de chaque embarcation de pêche aux crabes, puis plus tard aux homards qui naviguent plus près des côtes!
    Évidemment, les pêcheurs laisseront une tracibilté enregistrée de leurs parcours, ce qui permet en même temps d'en contrôler leurs mouvements en tout temps ainsi que tous les aléas près d'un cétacé!
    * (« Navigation côtière près des côtes du Québec et du Labrador, entre calme et tempête », B.Leiffet, 2017. Aussi, Google : Navigation Côte Est canadienne, B. L.) .

  • Claude Monte - Inscrit 17 janvier 2020 10 h 19

    Et si c'était plausible ?

    Que monsieur Trump fasse seulement ce qu'il pense être bon pour les finances américaines, c'est son affaire.
    Mais du côté Canadien, se pourrait-il que le Ministre André Lamontagne se ferme aussi les yeux sur cette cause plausible de décèes des baleines noires, mais pour les mêmes raisons économiques que monsieur Trump ? Parce que, après tout, c'est 150 millions de dollars de perte pour le Québec si les américains refusaient dorénavant notre crabe des neiges.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 janvier 2020 12 h 39

    La sagesse consiste à accepter ce qu’on ne peut pas changer

    En raison du réchauffement climatique, les stocks de crustacés s’effondrent le long des côtes américaines alors que ces espèces font un retour en force au Canada. On voit même le crabe des neiges abonder maintenant au large d’Anticosti (du jamais vu).

    Si les États-Unis veulent boycotter le homard et le crabe canadien, les restaurateurs et épiciers du Maine devront vendre de la goberge à saveur de crabe et des protéines végétales imitant le homard.

    Bref, les vacanciers qui aiment les fruits de mer prendront soin de planifier leurs vacances au Canada plutôt qu’aux États-Unis.

    Si les élus américains veulent créer une pénurie de fruits de mer dans leur pays, le Canada doit en profiter pour miser sur de la valeur ajoutée; offrir des repas et des vacances au Canada plutôt que d’exporter des produits de base qu’offriront des restaurateurs américains à ceux qui prendront leurs vacances chez eux.