Les feux de forêt en Australie, «ce sont les changements climatiques en action»

Dans le sud-est de l’Australie, où les feux brûlent avec le plus d’intensité ces derniers jours, une sécheresse perdure depuis janvier 2017.
Photo: Rick Rycroft Associated Press Dans le sud-est de l’Australie, où les feux brûlent avec le plus d’intensité ces derniers jours, une sécheresse perdure depuis janvier 2017.

Les feux de forêt et de broussaille ont beau être un phénomène récurrent en Australie, les incendies de cette saison, faisant rage après trois ans de grave sécheresse dans le sud-est du pays, confirment un changement de régime climatique dévastateur.

Jusqu’à présent, ces feux ont décimé plus de 5 millions d’hectares, dont environ 3,5 millions d’hectares en Nouvelle-Galles du Sud, l’État le plus peuplé du pays. Alors que la saison des feux s’étend habituellement de décembre à mars, elle a débuté au tout début du printemps austral, en septembre.

Les feux de la saison 2019-2020 sont « quelque chose que l’Australie n’a jamais vu auparavant », ils sont « sans précédent en termes d’intensité et d’étendue », selon le climatologue américain Michael E. Mann, actuellement en séjour de recherche à Sydney.

« Ce que nous voyons actuellement en Australie, ce sont les changements climatiques en action », renchérit Mike Flannigan, professeur à l’Université de l’Alberta et directeur du Western Partnership for Wildland Fire Science.

L’année 2019 a été la plus chaude jamais enregistrée en Australie, à 1,5 °C au-dessus de la moyenne de 1961 à 1990. Rien de bon pour éviter les feux de forêt.

« Plus il fait chaud, plus les feux sont nombreux », précise simplement M. Flannigan. Les températures élevées prolongent la saison des feux, favorisent la formation d’orages électriques pouvant déclencher des incendies et provoquent l’évaporation du sol et de l’assèchement des plantes.

Sécheresse

En outre, dans le sud-est de l’Australie, où les feux brûlent avec le plus d’intensité ces derniers jours, une sécheresse perdure depuis janvier 2017. Pendant trois hivers consécutifs, la majorité du bassin hydrographique Murray-Darling (l’épicentre de la production agricole du pays) n’a pas reçu une seule goutte d’eau.

« C’est la pire sécheresse depuis la colonisation européenne », déplore Mark Adams, un spécialiste de la forêt australienne à la Swinburne University of Technology de Melbourne.

Les changements climatiques contribuent à diminuer les précipitations dans le sud du pays grâce à un mécanisme subtil. La météo australienne dépend en grande mesure d’une bande de courants venteux survolant l’océan austral. Dans les dernières années, cette ceinture de vent s’est plus souvent contractée vers le pôle Sud. Dans les régions méridionales de l’Australie, cela signifie moins de précipitations en hiver.

Dans les forêts du sud-est australien, la sécheresse a rendu disponible un nouveau carburant végétal particulièrement dangereux : l’eucalyptus.

« Ces arbres sont extrêmement inflammables, car leurs feuilles sont très huileuses, explique M. Adams. Dans une tonne de feuilles d’eucalyptus, il y a le même contenu calorifique que dans une demi-tonne de pétrole. »

Fin novembre, David Bowman, un géographe de l’Université de Tasmanie à Hobart, versé dans la question des feux de forêt, notait justement que l’embrasement de forêts d’eucalyptus qui brûlent rarement prouvait le caractère unique des feux de cet été. Même des marais asséchés, très riches en sédiments, ont pris feu, ajoutait-il.

« Il serait très difficile de dire que ce que nous voyons ne dépend pas des changements climatiques, disait-il à Science.

« Nous n’aurions pas pu imaginer l’ampleur des événements en cours avant qu’ils surviennent. On nous aurait dit qu’il s’agit d’une hyperbole. »

En temps réel

La situation actuelle ne prend toutefois pas les scientifiques par surprise. Déjà en 2007, le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) avertissait que le nombre de jours où les dangers associés au feu seraient très élevés ou extrêmes allait augmenter en fréquence dans le sud-est de l’Australie.

À l’horizon 2020, on prévoyait une hausse probable de 4 à 25 % du nombre de ces journées ; pour 2050, une hausse de 15 à 70 %.

Depuis Sydney, le professeur de sciences atmosphériques Michael E. Mann décrit l’ambiance morose qui prévaut dans la communauté scientifique dans un courriel au Devoir : « Je pense que beaucoup d’entre nous sont horrifiés par ce qu’ils voient. C’est une chose d’étudier la science et de faire des prévisions grâce à des modèles, mais c’est tout à fait différent de voir les conséquences se dérouler en temps réel. »