Une année charnière d’une décennie cruciale

Photo: iStock À supposer que les pays respectent leurs engagements actuels, le monde se dirigera vers un réchauffement d’au moins 3 °C. Cela provoquera une multiplication des événements climatiques extrêmes comme une fonte irréversible des glaces des pôles.

L’année qui débute s’annonce critique en matière de lutte contre les bouleversements du climat puisqu’elle doit impérativement être marquée par un rehaussement inédit de l’ambition planétaire de freiner la hausse des températures. Mais les signaux actuels nous prédisent toujours un retentissant naufrage climatique, à moins d’un virage sans précédent au cours de la prochaine décennie.

L’année 2020 s’amorce avec les images des feux qui ont jusqu’ici dévasté plus de 50 000 km2 du territoire australien. Et ces incendies, dont la virulence et l’étendue seraient directement liées aux bouleversements climatiques, constituent aux yeux de certains le prélude de ce qui attend l’humanité au cours des prochaines décennies.

Or, malgré l’ampleur du brasier, les morts, les maisons détruites et les nombreuses critiques quant à l’action climatique de son gouvernement, le premier ministre Scott Morrison continue de défendre le développement de projets d’exploitation de gaz naturel, mais aussi de charbon, et notamment le mégaprojet du conglomérat Adani, qui doit générer chaque année plus de 130 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES).

Il y a d’ailleurs fort à parier que l’Australie sera montrée du doigt par les écologistes qui voudront mettre en lumière l’apparente incohérence de plusieurs gouvernements lors de la prochaine Conférence des Parties (COP26), qui doit se tenir à Glasgow, en Écosse, en novembre. Il faut dire que ce sommet de l’ONU sur le climat, qui regroupera les 197 Parties signataires de l’Accord de Paris, sera le moment le plus crucial de « l’année la plus importante depuis la signature de l’Accord de Paris », souligne Hugo Séguin, spécialiste des négociations climatiques au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

« L’Accord de Paris contient une clause qui exige de revenir à la table tous les cinq ans avec des objectifs plus ambitieux. Cette clause reflète l’évolution de nos connaissances climatiques, mais aussi le fait qu’on sait pertinemment que les engagements qui ont été pris à Paris étaient insuffisants. On doit donc revenir à la table avec plus d’engagements, jusqu’à ce que le fossé soit comblé », explique M. Séguin, qui est aussi conseiller pour la firme Copticom.

Pour le moment, le fossé qui existe donne la mesure de la complexité des travaux qui s’annoncent au cours des prochains mois en vue de la COP26. Les engagements pris jusqu’ici par les 183 pays qui ont ratifié l’entente permettront seulement d’atteindre le tiers des réductions de GES nécessaires pour respecter l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, soit de limiter le réchauffement global à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Parmi les États qui n’en font pas assez, on compte les trois plus gros pollueurs de la planète, qui comptent pour un peu moins de 50 % des émissions mondiales : la Chine, les États-Unis et l’Inde.

Alarmant

Or, les rapports publiés par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) depuis le sommet de Paris, en décembre 2015, démontrent très clairement les conséquences du manque d’ambition climatique. « Plus on en sait, plus c’est alarmant », dit Hugo Séguin.

À supposer que les pays respectent leurs engagements actuels, le monde se dirigera vers un réchauffement d’au moins 3 °C. Cela provoquera une multiplication des événements climatiques extrêmes, un recul des zones cultivables et des ressources en eau dans plusieurs régions, une fonte irréversible des glaces des pôles, un dégel du pergélisol qui libérera d’énormes quantités de méthane, la montée considérable du niveau des océans, l’afflux de millions de réfugiés climatiques et la disparition de pans majeurs de la biodiversité mondiale.

L’Accord de Paris contient une clause qui exige de revenir à la table tous les cinq ans avec des objectifs plus ambitieux. Cette clause reflète l’évolution de nos connaissances climatiques, mais aussi le fait qu’on sait pertinemment que les engagements qui ont été pris à Paris étaient insuffisants. On doit donc revenir à la table avec plus d’engagements, jusqu’à ce que le fossé soit comblé.

Malgré le caractère indéniable des conséquences des bouleversements du climat provoqués par l’activité humaine, plusieurs des plus gros émetteurs de la planète n’ont pas encore annoncé leur intention de bonifier leurs objectifs climatiques pour la décennie à venir. Une situation dénoncée par les groupes écologistes, mais qui n’étonne pas Hugo Séguin. « Plusieurs pays, avant d’arriver avec des objectifs de réduction plus ambitieux, doivent passer par un exercice interne. Ils n’étaient donc pas prêts, en 2019, à dévoiler des engagements précis. Mais je m’attends à ce qu’il y ait de la pression pour que chacun des pays arrive avec des ambitions plus importantes à Glasgow. »

M. Séguin estime aussi que le retrait possible des États-Unis de l’Accord de Paris, en cas de victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre, ne ferait pas dérailler les négociations prévues dans les jours suivants. Selon lui, le « choc » provoqué par ce gouvernement climatonégationniste est déjà « intégré » dans la dynamique des négociations climatiques.

Fossiles et climat

Hugo Séguin estime que ce sont plutôt d’autres éléments majeurs qui détermineront le succès ou l’échec de la lutte contre les changements climatiques au cours de la prochaine décennie, alors que le GIEC calcule qu’il faudrait réduire les émissions de CO2 d’au moins 45 % d’ici 2030.

Pour cela, il faudrait notamment fermer pas moins de 2400 centrales électriques fonctionnant au charbon d’ici 2030, selon un rapport publié en novembre par d’anciens membres du GIEC. Actuellement, plus de 250 centrales sont en construction et d’autres pourraient suivre.

Dans le secteur des transports, M. Séguin estime que le succès dépendra de « la vitesse de diffusion de la voiture électrique, mais aussi des normes sur les émissions des voitures, qui ont un effet très rapide sur la consommation d’essence ».

Enfin, il faudra voir dans quelle mesure les mégaprojets d’exploitation d’énergies fossiles iront de l’avant, non seulement en Australie, mais aussi ailleurs dans le monde, et notamment au Canada. Le gouvernement Trudeau doit d’ailleurs statuer cette année sur la réalisation du projet Frontier, qui conduirait à l’extraction de 3,2 milliards de barils de pétrole des sables bitumineux.

« Ces projets peuvent être interdits, même si la demande est là. Ce n’est pas une fatalité. On décide collectivement de produire plus ou moins de carburants fossiles », affirme Hugo Séguin. Pour le moment, les gouvernements choisissent toujours d’en produire davantage, au péril du climat.

Consultez la suite du dossier