Xochimilco, un réservoir d’eau et de vie

Si l’étendue d’eau de Xochimilco venait à disparaître, la ville de Mexico perdrait une précieuse protection contre les changements climatiques.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si l’étendue d’eau de Xochimilco venait à disparaître, la ville de Mexico perdrait une précieuse protection contre les changements climatiques.

Vois-tu ces points ? Ce sont des puces. Il y en a une tonne, c’est fascinant. Elles ressemblent à des particules. Ce sont des planctons, en réalité, et ils sont à la base de la chaîne alimentaire. »

Rubén Rojas est chercheur à l’Institut de biologie de l’UNAM, la grande université publique de Mexico. À titre de membre du Laboratoire de restauration écologique, il planche sur un projet de longue haleine visant à éviter que les célèbres canaux de Xochimilco perdent leur riche biodiversité. De ces planctons devant lesquels il s’émerveille — des phytoplanctons, précise-t-il, puisqu’il s’agit d’organismes végétaux — jusqu’aux immenses ahuejotes sur le bord de l’eau (des arbres de la famille du saule), l’endroit est une précieuse réserve de vie au coeur de la mégapole mexicaine.

Les touristes comme la population locale aiment fréquenter Xochimilco pour ses trajineras. Ces embarcations aux toits fleuris permettent, le temps d’un ou deux tacos ou de quelques verres, de naviguer loin du brouhaha pollué de Mexico.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’embarcadère Nuevo Nativitas, haut lieu touristique de la ville

L’endroit, classé patrimoine culturel mondial par l’UNESCO en 1987, vaut cependant bien plus qu’un pique-nique flottant. Source d’eau depuis le temps de Quetzalcóatl, soit l’époque précolombienne, terrain fertile pour humains, animaux et végétaux, Xochimilco agit aussi comme filtre climatique. On considère que, s’il advenait que ses canaux s’assèchent, la température en ville monterait de plusieurs degrés Celsius.

« Sur la question des changements climatiques, Xochimilco n’en souffre pas tant que ça. Oui, ça l’affecte, mais je crois qu’il faut comprendre le problème dans le sens inverse », avance Rubén Rojas. « Xochimilco est essentiel comme facteur de résilience, poursuit le biologiste. Il fonctionne comme un amortissement en termes de chaleur et d’humidité. Son microclimat est important pour Mexico. Si jamais on le perdait, les hausses de température et les pluies torrentielles se manifesteraient avec plus de fréquence et de puissance. »
 

 

Soucis pour le « chien aquatique »

Rubén Rojas et son collègue Omar Jiménez nous ont donné rendez-vous sur la terre ferme. Actif dans la zone depuis une quinzaine d’années, le Laboratoire de restauration écologique possède un terrain vague sur le bord d’un canal. Les chercheurs s’en servent notamment pour développer des engrais destinés à la distribution locale. L’idée est d’encourager l’agriculture biologique.

Sur le canot qui nous mène vers un des nombreux îlots, et pendant toute l’heure de l’entrevue, les deux hommes se montrent sensibles au moindre détail. Ils ont beau fréquenter l’endroit depuis des années, leur émerveillement est intact. Au point de se taire subitement en pleine conversation. « J’observais le petit oiseau, là-bas, sur le maïs », s’excuse l’un d’eux, avant de reprendre ses explications.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rubén Rojas (devant) et son collègue Omar Jiménez

À l’origine, le projet universitaire visait à réhabiliter l’habitat de l’axolotl, une salamandre propre aux eaux de Xochimilco. Depuis 2006, le « chien aquatique », en langue nahuatl, se trouve parmi les espèces menacées d’extinction. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, il n’existerait plus qu’une centaine d’axolotls en liberté.

Les chercheurs de l’UNAM n’osent pas se montrer si alarmistes. Au fil de leurs études, ils ont cependant constaté que la situation de l’animal reflétait une problématique plus vaste : la dégradation d’un écosystème, celui de la chinampería. Le terme désigne un ensemble d’îlots artificiels — las chinampas — cultivés depuis la fondation de Tenochtitlan, la capitale de l’empire aztèque (1325-1521).

« La chinampería, ce sont des techniques de production alimentaire basées sur l’utilisation de la boue, explique Rubén Rojas. Toute la chinampería est un produit humain. Elle a modifié le paysage, modifié l’écologie jusqu’à faire partie de l’écosystème. »

« Ce que l’UNESCO reconnaît comme patrimoine, ce n’est pas l’église de Xochimilco, ni les canaux, ni les trajineras. Ce sont les chinampas et le savoir chinampero », rappelle-t-il.

La conservation de l’habitat de l’axolotl ne peut se faire sans tenir compte de la chinampa. Or, le XXe siècle, marqué par le développement urbain et l’abandon progressif des traditions ancestrales, a mis en danger ce savoir, qui se transmettait par voie orale de génération en génération. Les eaux polluées et l’introduction dans les années 1980 d’espèces exotiques, le tilapia et la carpe plus précisément, ont accéléré la destruction de l’écosystème.

La voie des algues

« Je suis tombée amoureuse de Xochimilco. Je ne veux pas que ça disparaisse », confie María Guadalupe Figueroa, biologiste affiliée, elle, à la Universidad Autónoma Metropolitana, autre institution publique. C’est par l’entremise des algues — son champ, c’est la phycologie —, qu’elle est arrivée à s’inquiéter du sort de tout un écosystème, incluant la chinampa et l’axolotl.

« L’axolotl ne disparaîtra pas », affirme celle qui possède dans son laboratoire une grande variété de figurines et de produits dérivés de la salamandre. « L’espèce existe déjà en captivité. Un axolotl pond 500 oeufs et si aucun tilapia ne les mange, il se reproduit comme une poule. »

Sa recherche sur les algues l’a menée à étudier l’eau de Xochimilco et à constater que près de 85 % du liquide provient de bassins de traitement. Si le site naturel dépend du savoir humain, il faut que celui-ci serve aussi à la préservation de l’ensemble. Le souci autour de l’axolotl n’est que la pointe de l’iceberg.

« Il faut s’occuper de Xochimilco dans son intégralité. Je travaille sur les algues, mais aussi sur l’eau, la flore, la faune et le comportement humain, Si nous voulons l’eau de Xochimilco, il faut procéder à la reforestation de la montagne. Le problème n’est pas isolé », croit María Guadalupe Figueroa.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Guadalupe Velasco, de la ferme Apamplico, avec un panier de ce qu'elle produit sur ses «chinampas»

Elle déplore que les chinampas aient cédé, par exemple, la place à des terrains de soccer. Une vue aérienne de la zone en montre une vingtaine. Si la chercheuse milite pour la survie de la culture traditionnelle de la chinampa, elle estime qu’il faut quand même tolérer certaines activités, comme l’écotourisme ou l’utilisation de serres, utiles lors des périodes plus fréquentes de grêle.

« Avant même la chinampa, il y a l’eau. Sans elle, tout disparaît. Nous avons besoin d’eau, même sale », soutient l’universitaire, pour qui les algues aident à la fois à révéler le taux de toxicité de l’eau et à la nettoyer.

Un îlot à la fois

Omar Jiménez pointe une plante de forme triangulaire, la xacaltule, fort précieuse pour filtrer l’eau. « Elle est très bonne, dit-il, pour éliminer des excédentaires alimentaires, des métaux lourds, du phosphore. En l’associant à d’autres plantes, on est arrivé à créer un biofiltre qui finit par améliorer la qualité de l’eau et de ce qui est cultivé. »

Financé par les deniers publics, le projet du Laboratoire de restauration écologique de l’UNAM vise à redonner à Xochimilco, une chinampa à la fois, son lustre d’antan. On y procède par création de refuges pour l’axolotl, en isolant des ruisseaux par des moyens rudimentaires et naturels. Une vingtaine sont en fonction, une quinzaine devaient s’y ajouter. Les coupes du gouvernement fédéral en place depuis 2018 ont cependant fait passer le budget de 7,5 à 5 millions de pesos. Le laboratoire se contente de ne développer que huit nouveaux refuges.

Les chercheurs travaillent avec les cultivateurs, les chinamperos, dans le but de préserver de saines et traditionnelles manières de faire. « Les refuges qui protègent la biodiversité produisent de meilleurs aliments, sans produits chimiques, sans pesticides », concède un pragmatique Rubén Rojas, avant de conclure par une belle utopie : « Une chinampa peut donner jusqu’à sept récoltes annuelles. Sept. Si on remettait en marche toute la chinampería, on pourrait nourrir toute la ville de Mexico. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.


Le délégation de Xochimilco

Située dans l’est de Mexico, Xochimilco est l’une des 16 délégations de la capitale mexicaine.

Population: En 2010, on comptait 415 007 habitants à Xochimilco, sur une superficie de 122 km².

Enjeu: L’endroit, classé patrimoine culturel mondial par l’UNESCO, est une source d’eau depuis l’époque précolombienne. Terrain fertile pour humains, animaux et végétaux, Xochimilco agit aussi comme filtre climatique. Mais tout ça est en péril.