Une décennie où le monde s’embrase

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La tragédie de Lac-Mégantic, survenue dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, a fait 47 victimes.

« La ville est en feu, la ville est en feu… »

Gérard Chaput est médecin à Lac-Mégantic depuis 38 ans. La nuit du 5 au 6 juillet 2013, un coup de fil de son fils l’arrache à son sommeil. Il fonce vers l’hôpital.

En chemin, le centre-ville s’impose à lui, littéralement en fusion. « Une foule à moitié vêtue, dont des vieillards, des enfants, monte pieds nus vers les positions plus éloignées du brasier ; les gens en panique se cherchent », raconte l’auteure et militante Anne-Marie Saint-Cerny dans Mégantic : une tragédie annoncée (Écosociété, 2018).

À 1 h 30, une « déflagration apocalyptique », de la force d’une petite explosion nucléaire, souffle un champignon de feu de plusieurs centaines de mètres dans les airs. À l’hôpital, le Dr Chaput et ses collègues attendent l’arrivée des ambulances, dans l’obscurité d’une panne électrique. Au bout de la nuit, ils réalisent l’impensable. « On a compris que personne ne viendra jamais… jamais. Compris qu’on ne soignerait personne », rapporte-t-il, cité par l’essayiste.

La nuit d’horreur, inscrite à l’encre rouge dans l’histoire du Québec, fera 47 morts — « des victimes d’une guerre au profit rapide », déplore Mme Saint-Cerny en entrevue au Devoir. Sa colère, comme celle des Méganticois, demeure vive.

« Cette colère existe encore parce qu’on est incapable de faire sortir la vérité, dit-elle. Comme vous le savez, aucune enquête publique n’a été menée. Si les gens apprenaient les dessous de l’histoire, ils seraient apeurés. »

En outre, la tragédie de Lac-Mégantic aurait pu marquer un point de bascule dans la manière d’aborder la consommation de combustibles fossiles au Québec. Le brasier qui a enflammé cette petite ville estrienne n’a toutefois pas suscité la réponse nécessaire pour contrer l’embrasement (à petit feu) de la planète entière, sous le coup des changements climatiques.

« Lac-Mégantic, c’est l’empreinte du mal, se désole André Bélisle, un écologiste de longue date. C’est une catastrophe pétrolière, avant d’être une catastrophe ferroviaire. Si les wagons avaient contenu du bois, on n’aurait pas parlé d’une tragédie. »

« C’est également une conséquence directe de l’augmentation de la quantité de pétrole transporté sur les rails, poursuit-il. En pleine montée du néolibéralisme et de l’austérité, on a créé les causes de l’accident. » Entre 2012 et 2015, le transport ferroviaire de mazout et de pétrole brut a atteint un sommet dans l’Est du Canada, avant de redescendre.

Trois semaines après l’hécatombe de Lac-Mégantic, l’entreprise TransCanada annonce son intention de construire l’oléoduc Énergie Est. Le tuyau doit servir à faire sortir le pétrole de l’Ouest canadien et américain, enclavé au milieu du continent. Le promoteur insiste sur la sécurité du transport par pipeline par rapport à celui par train.

Énergie Est, Northern Gateway, l’oléoduc 9B d’Enbridge, Keystone XL, TransMountain : les années 2010 sont évidemment marquées par ces fameuses canalisations où doit couler l’or noir. On invoque que, puisque nous n’avons pas terminé de carburer aux énergies fossiles, autant brûler canadien.

En trame de fond à la décennie, on assiste aussi à une mutation profonde de l’approvisionnement en pétrole brut au Québec. En 2010, seulement 10 % de la ressource provenait du Canada, et rien des États-Unis. En 2018, environ 90 % des importations de pétrole brut dans la province étaient issues d’Amérique du Nord.

Entre-temps, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter au pays. En 2017 (les données fédérales les plus récentes), on mesurait une hausse de 5 % depuis le creux associé à la grande récession de 2008-2009.

La mobilisation s’enflamme

Lac-Mégantic, ils s’en souviennent à peine. Étudiants au secondaire, au cégep et à l’université, c’est finalement eux qui frottent l’allumette de la mobilisation climatique à la fin de la décennie.

Dès février 2019, ils descendent dans la rue les vendredis après-midi. Ils se revendiquent du mouvement mondial personnalisé par la Suédoise Greta Thunberg. Ils s’inscrivent dans la foulée, au Québec, du Pacte pour la transition. Et se réclament de tous les écologistes qui les précèdent.

Le vendredi 27 septembre dernier, du haut d’une scène faisant face à des centaines de milliers de personnes, Lylou Sehili, co-porte-parole de Devoir Environnemental Collectif, livre un appel à l’action au nom des différents groupes organisateurs.

« L’élément que je voulais vraiment amener, c’est la force du nombre. Ça s’adressait aux politiciens, mais surtout aux 500 000 personnes présentes », raconte la jeune femme.

Ce jour-là, les gens s’assemblent en grand nombre dans plusieurs villes du Québec pour mettre un terme à l’inertie climatique. La CSN estime que la marche à Montréal constitue « la plus grande manifestation de l’histoire du Canada ». La journée s’inscrit à l’encre verte dans l’histoire nationale.

« Je pense que les élus ne se rendent pas compte de la force qui est en train de s’organiser, observe Anne-Marie Saint-Cerny. C’est une question de temps ; il va y avoir, qu’ils le veuillent ou non, une sorte de révolution. Ne serait-ce que parce que les jeunes vont dire : me lever le matin pour créer de la richesse, ça ne me tente tout simplement pas. »

Suggestions d’œuvres accompagnant le bilan

Tout peut changer
Essai de Naomi Klein, 2015

J’aime Hydro
Théâtre documentaire d’Annabel Soutar, depuis 2017

Demain
Film documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent, 2015

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