Le caribou migrateur toujours en mal de protection

En vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec, le caribou migrateur ne bénéficie d’«aucune désignation», et le gouvernement n’a toujours pas décidé s’il ira de l’avant avec une inscription comme espèce «menacée», comme c’est le cas pour le caribou forestier.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne En vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec, le caribou migrateur ne bénéficie d’«aucune désignation», et le gouvernement n’a toujours pas décidé s’il ira de l’avant avec une inscription comme espèce «menacée», comme c’est le cas pour le caribou forestier.

Le gouvernement fédéral et celui du Québec n’ont toujours pas statué sur la pertinence d’inscrire le caribou migrateur sur sa liste des espèces menacées, et ce, même si les scientifiques estiment que le cervidé, jadis très abondant, est aujourd’hui « en voie de disparition ». La protection des deux troupeaux, qui relève de Québec, impliquerait notamment de limiter le développement industriel du nord de la province.

La très vaste majorité de la population de caribou migrateur au Canada se trouve en territoire québécois. Au début des années 1990, on en comptait plus de 800 000 dans la plus importante des deux hardes, soit celle de la rivière George. Mais une première évaluation réalisée par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a révélé en 2017 un déclin « sans précédent ». L’autre harde, celle de la rivière aux Feuilles, a également connu « un grave déclin », selon le COSEPAC, qui a recommandé d’inscrire l’espèce comme étant « en voie de disparition ».

Selon un inventaire réalisé en 2018 par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), le troupeau de la rivière George, qui partage son temps entre le Québec et le Labrador, ne compterait plus que 5500 bêtes, alors qu’il en comptait encore environ 75 000 dix ans plus tôt. Sur une période de 25 ans, la chute du nombre de caribous migrateurs au Québec dépasse les 80 % (dont 99 % pour le troupeau de la rivière George), selon le COSEPAC.

Le déclin n’est d’ailleurs pas terminé pour la harde de la rivière George. « Les inventaires de recrutement annuels nous indiquent que le troupeau est toujours en baisse », souligne le biologiste Steeve Côté, qui dirige le programme de recherche « Caribou Ungava » à l’Université Laval.

Depuis la publication des recommandations du COSEPAC, en mai 2017, le gouvernement fédéral n’a toujours pas décidé s’il compte inscrire le caribou migrateur sur la liste des espèces en péril, dans le cadre de la Loi sur les espèces en péril. Un « processus de consultation » a toutefois été amorcé, indique Environnement et Changement climatique Canada. S’il décide d’aller de l’avant, « le gouvernement fédéral pourra s’appuyer sur ce cadre législatif pour contribuer à la protection et au rétablissement de l’espèce ». Mais ce sont les provinces qui « détiennent la responsabilité première de la gestion et de la conservation du caribou migrateur », souligne le ministère de l’Environnement.

Or, en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec, le caribou migrateur ne bénéficie d’« aucune désignation », et le gouvernement n’a toujours pas décidé s’il ira de l’avant avec une inscription comme espèce « menacée », comme c’est le cas pour le caribou forestier. « Le MFFP finalise actuellement un rapport sur l’état de situation du troupeau de la rivière George en collaboration avec le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador. Ce rapport permettra d’évaluer les éventuelles actions requises en termes de désignation », explique le MFFP, dans une réponse écrite.

Le ministère dit en outre travailler présentement au « développement de plans de gestion » pour les deux troupeaux de la province. « Ces plans identifieront notamment des mesures de protection pour ces troupeaux. » Le MFFP ajoute qu’il existe plusieurs éléments qui expliquent les déclins historiques des dernières années, dont la prédation, la chasse (la chasse sportive est désormais interdite), les parasites et « les conséquences liées au développement territoire. »

Développement minier

Le COSEPAC, qui souligne aussi les effets des bouleversements climatiques sur l’habitat du caribou, précise d’ailleurs que l’exploitation minière peut représenter « une menace » pour ces cervidés « sensibles aux perturbations ». Ce développement industriel peut en effet retrancher des secteurs de l’habitat et interférer dans les migrations.

Or, selon l’évaluation des scientifiques fédéraux, il existe déjà des mines et des projets miniers dans l’aire de répartition de l’espèce, dont certains « se trouvent sur les voies migratoires ». Et les données gouvernementales démontrent que plusieurs permis d’exploration sont en vigueur dans l’habitat du caribou, ce qui signifie que d’autres projets miniers pourraient être développés au cours des prochaines années.

Professeur titulaire à la faculté des sciences de l’Université de Sherbrooke, Marco Festa-Bianchet invite donc le gouvernement du Québec à faire preuve de prudence avant d’autoriser davantage de développement industriel dans l’habitat des caribous. « Les projets miniers et les projets de routes auront un impact sur le territoire, mais aussi sur l’accès au territoire, notamment pour les aires de mises bas. Et pour le moment, tout cela est fait sans prendre en compte les caribous. Et lorsqu’on regarde les projets en développement, on voit de moins en moins de protection. »

Steeve Côté souligne lui aussi que le développement du territoire peut avoir des répercussions sur les cervidés. Dans ce contexte, « limiter le développement industriel » pourrait être nécessaire. Mais depuis le rapport du COSEPAC, en 2017, rien n’a été fait en ce sens, précise-t-il.

Selon Alain Branchaud, directeur général à la Société pour la nature et les parcs au Québec, l’inscription du caribou migrateur à la Loi sur les espèces en péril et « la désignation prévisible de son habitat essentiel » devraient inciter le gouvernement du Québec à maintenir son engagement de mettre 50 % du territoire du Plan Nord à l’abri d’activités industrielles. « Avec les engagements de conservation actuellement inscrits dans la Loi sur la Société du Plan Nord, le Québec est dans une position avantageuse pour réussir son développement économique dans le respect de la biodiversité et des contraintes légales associées. Malheureusement, ces engagements sont menacés par les pressions des secteurs industriels. »

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