Québec a pris sa décision sans étude préalable

L’absence de relevé aérien récent et, surtout, les conclusions tirées des données des colliers télémétriques font dire au biologiste Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de l’espèce, que la décision du MFFP est «prématurée».
Photo: Peupleloup CC L’absence de relevé aérien récent et, surtout, les conclusions tirées des données des colliers télémétriques font dire au biologiste Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de l’espèce, que la décision du MFFP est «prématurée».

Le gouvernement Legault a décidé d’abolir des mesures de protection du caribou forestier avant même d’avoir en main des données scientifiques qui permettraient pourtant d’évaluer avec plus de précision si ces cervidés menacés fréquentent trois territoires naturels protégés que le gouvernement a décidé d’offrir à l’industrie forestière.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a décidé la semaine dernière de retirer le statut de conservation de trois massifs forestiers situés dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean et qui faisaient l’objet d’une « protection administrative » interdisant l’abattage industriel d’arbres.

Même si ces territoires totalisant 460 km2 avaient été établis comme des habitats propices pour le caribou forestier, le MFFP affirme aujourd’hui que « les données récentes issues du système de suivi démontrent l’absence de localisation de caribous dans ces secteurs ».

Une présentation d’experts du MFFP datant de juin 2019 et consultée par Le Devoir indique toutefois que le portrait de la situation sur lequel s’appuie la décision du gouvernement est incomplet. En fait, la région où se trouvent les trois massifs forestiers n’a pas fait l’objet d’un inventaire aérien depuis l’hiver 2012. D’ailleurs, un inventaire est prévu en 2020, probablement au cours de l’hiver.

Or, la réalisation de tels inventaires est inscrite dans les mesures du « plan d’action gouvernemental » pour protéger l’habitat du caribou et assurer un « suivi rigoureux » des populations de ces cervidés avant la mise en place d’une « stratégie à long terme ». Et si le gouvernement avait basé sa décision sur l’inventaire aérien réalisé en 2012, il aurait constaté que des caribous avaient alors été observés dans au moins un des trois massifs, soit celui situé le long de la rivière Péribonka.

Par ailleurs, selon ce qui est inscrit sur la carte fournie au Devoir pour justifier la décision d’abolir les mesures temporaires de protection, les caribous n’auraient pas fréquenté les trois territoires pour la période « 2017-2019 ».

Cette analyse se base sur le suivi assuré grâce aux colliers télémétriques. Or, les données du MFFP indiquent qu’il n’y avait aucun collier « actif » au Saguenay–Lac-St-Jean en 2017, puis 55 en 2018 et 53 en 2019.

Décision prématurée

L’absence de relevé aérien récent et, surtout, les conclusions tirées des données des colliers télémétriques font dire au biologiste Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de l’espèce, que la décision du MFFP est « prématurée ».

Selon lui, il serait important de réaliser un nouvel inventaire aérien dans la région, même si cette technique présente des limites.

« Si nous ne voyons pas de caribous, ce n’est pas une garantie du fait qu’il n’y en a pas dans le secteur. Ils utilisent des centaines de kilomètres carrés », souligne-t-il.

M. St-Laurent répète en outre qu’il ne faut pas conclure à l’absence des cervidés sur les seules données provenant des colliers télémétriques.

« C’est un raccourci scientifique très maladroit de dire que s’il n’y a pas de localisation, il n’y a pas de caribous. [Avec 53 ou 55 colliers], il y en a suffisamment pour voir le comportement de sélection d’habitats, mais trop peu pour conclure à l’absence d’animaux dans un secteur. »

« Quelle est l’urgence de lever les mesures de protection ? On pourrait très bien attendre d’avoir un portrait plus précis de la situation avant de prendre une décision, surtout que les données disponibles nous indiquent très clairement que ces massifs forestiers sont des habitats intéressants pour les caribous. C’était justifié d’avoir des mesures de protection à ces endroits », fait aussi valoir Pier-Olivier Boudreault, chargé de projet en conservation à la Société pour la nature et les parcs.