Québec annule des mesures de protection du caribou, au profit des forestières

Certaines populations de caribous forestiers, comme celle de la Gaspésie, sont carrément au seuil de l'extinction.
Photo: Jean-Simon Bégin Certaines populations de caribous forestiers, comme celle de la Gaspésie, sont carrément au seuil de l'extinction.

Non seulement le gouvernement du Québec n’a toujours pas de plan de protection pour assurer la survie du caribou forestier, mais le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a décidé d’abolir les mesures de protection mises en place sur trois territoires afin de préserver l’habitat de ce cervidé menacé de disparition. Cette décision de Québec d’ouvrir ces territoires à l’industrie forestière, au nom de la « vitalité économique » de la province, est dénoncée par des spécialistes et défenseurs de la protection du caribou.

Selon ce que prévoit le gouvernement Legault, trois massifs forestiers situés dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui faisaient l’objet d’une « protection administrative » interdisant l’abattage industriel d’arbres se verront retirer leur statut de conservation temporaire. L’un d’eux, situé dans le secteur de la rivière Péribonka, a même déjà été ciblé pour un projet d’aire protégée qui recouvrait une partie du territoire, afin de préserver le « corridor visuel » de cette rivière importante.

Le MFFP, qui a choisi de reporter à 2023 la mise en oeuvre d’une « stratégie » de protection du caribou forestier, entend ainsi « rendre disponibles pour la récolte 46 000 hectares de forêt », ce qui représente une superficie de 460 kilomètres carrés. On promet toutefois une « consultation publique » qui doit débuter lundi.

Pourquoi effacer cette mesure de protection temporaire, alors que le caribou forestier est inscrit comme espèce « menacée » depuis l’an 2000, selon la législation fédérale sur les espèces en péril ? « Les données récentes issues du système de suivi démontrent l’absence de localisation de caribous dans ces secteurs », précise le ministère, pour justifier sa décision. « Les massifs se trouvent en dehors des vastes espaces propices, zones d’habitat en restauration et zones de connectivité proposée dans le but d’assurer la pérennité du caribou forestier », ajoute-t-on, par courriel.

Selon la carte fournie au Devoir par le MFFP, le caribou forestier est bel et bien présent dans la région, même si les coupes forestières ont empiété sur son habitat au fil des ans. Mais les relevés indiqueraient que les cervidés n’ont pas fréquenté précisément les trois secteurs bénéficiant d’une « protection administrative ». Ils auraient été présents jusqu’à une distance d’environ 10 kilomètres d’un des trois massifs, et d’environ 20 kilomètres d’un autre massif.

« La justification du ministère est faible. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’observation de caribous qu’il n’y a pas de caribous », affirme le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de l’espèce. « C’est un raccourci. Si on avait mis un collier télémétrique sur chaque caribou du Saguenay–Lac-Saint-Jean, on pourrait dire qu’il n’y a pas d’utilisation du territoire. Mais ce ne sont vraiment pas tous les caribous qui portent un collier et ils peuvent très bien se retrouver dans un des trois secteurs. »

Même son de cloche du côté d’Henri Jacob, ancien président de l’Action boréale. « Il est très simpliste d’affirmer que les caribous ne fréquentent pas ces trois secteurs. Les troupeaux se déplacent d’année en année. En période hivernale, ils se nourrissent de lichen terrestre. Donc, au bout d’un certain temps, les animaux vont quitter le territoire, pour y revenir une fois que le lichen se sera régénéré », explique-t-il.

« Le ministère utilise une méthode pseudo-scientifique », poursuit le directeur de la Société pour la nature et les parcs Québec, Alain Branchaud. « Il faut considérer la protection d’une telle espèce sur un vaste territoire, mais aussi sur un cycle d’utilisation du territoire qui dépasse un horizon de deux ou trois ans. »

Selon M. St-Laurent, professeur de biologie à l’Université du Québec à Rimouski, le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, fait fausse route en effaçant ces mesures de protection, en vigueur depuis avril 2018. « Les trois secteurs sont très probablement des territoires qui constituent des habitats propices pour le caribou. Ils sont d’autant plus importants qu’on a procédé à des coupes dans plusieurs secteurs de la région, ce qui a réduit l’habitat disponible pour le caribou. Donc, avec cette décision, on empiète sur un habitat qui pourrait être utile pour le rétablissement de l’espèce. »

« Le gouvernement aura beau jeu par la suite de dire qu’il n’y a pas de caribous. Évidemment, une fois que la vieille forêt aura été détruite, ils ne reviendront plus, puisqu’ils n’auront plus de nourriture. Le territoire, une fois que la forêt aura été coupée, ne sera plus un habitat propice pour au moins 60 ans », ajoute Henri Jacob.

Place aux prédateurs

Le fait d’ouvrir ces territoires à l’industrie forestière aura aussi pour effet de faciliter la prédation des caribous par le loup, comme cela se voit ailleurs au Québec, avec les hardes au seuil de l’extinction de Val-d’Or, de Charlevoix et de la Gaspésie. « Les chemins forestiers servent littéralement d’autoroutes pour les prédateurs, comme les loups. C’est très bien connu que les loups suivent les chemins forestiers, pour éviter de se fatiguer en période hivernale », explique M. Jacob.

Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’observation de caribous qu’il n’y a pas de caribous »

C’est le scénario à redouter, souligne Martin-Hugues St-Laurent, qui déplore que le gouvernement Legault ait annoncé au cours des derniers jours une stratégie qui se concentre sur le contrôle des prédateurs dans les secteurs de Val-d’Or et de Charlevoix. « Le contrôle des prédateurs est un élément, mais il est impossible de corriger la situation sans mettre en place différentes mesures. Il faut notamment limiter la perturbation du territoire. Le cas de la Gaspésie illustre bien cette situation. Le contrôle des prédateurs est en vigueur depuis plus de 30 ans, mais la population continue de décliner. Pourquoi ? Parce que pendant cette période, nous avons coupé 50 % des forêts matures autour du parc national de la Gaspésie. »

Pour le moment, et en l’absence de nouveau bilan disponible, on estime la population de caribous forestiers à 6000 à 8500 individus. L’objectif du Plan de rétablissement est d’atteindre au moins 11 000 caribous.

Une cible inatteignable en l’état actuel des choses, selon Alain Branchaud. « Confier la protection du caribou au même ministère que celui responsable de promouvoir sa principale cause de déclin, soit la foresterie, est un non-sens, une pure aberration. La clientèle de ce ministère, ce sont les forestières. Et ce sont elles qui dictent les politiques du MFFP, qui n’a pas l’intention de mettre en place des mesures concrètes de protection des caribous forestiers. Ils ne font que gagner du temps. »


 
33 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 9 décembre 2019 05 h 49

    Protection du caribou et foresterie

    "Confier la protection du caribou au même ministère que celui qui est responsable de promouvoir sa principale cause de déclin, soit la foresterie,est un non-sens, une pure aberration. " Vraiment n'importe quoi, comme quoi: plus ça change...plus c'est pareil!

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 décembre 2019 17 h 00

      Décembre est le mois idéal pour annoncer en catimini ce genre de mesures.

  • Yvon Pesant - Abonné 9 décembre 2019 05 h 55

    Désespoir!

    Nous avons un gouvernement qui confie la protection du caribou forestier aux compagnies forestières comme il confie la protection du béluga à GNL Saguenay. C'est désespérant.

    À la CAQ, de toute évidence, qu'est-ce qu'on s'en fout de la survie ou pas des espèces menacées d'extinction. Le mot d'ordre de monsieur Cash-flow Legault est de générer du bidou, pas des petits caribous. Au conseil des ministres, monsieur Dufour n'a pas à penser plus loin que le bout du nez du PM qui n'a de flair que pour l'argent vite gagné.

    Les renards rôdent et la porte du poulailler est ouverte et laissée ouverte par le fermier en chef qui a ramassé tous les œufs et qui, demain, se demandera en lyrant pourquoi il n'a plus de poules.

  • Denis Paquette - Abonné 9 décembre 2019 06 h 19

    voila a quoi sert la politique

    quedire de ces gens dont la seule préocupation c'est vraiment ce que ca rapporte , les caribous ne rapportent paset c'est a peine s'ils peuvent nourrir les meutes amérindiens, peut être est il plus simple de les oublier exactement comme les amérindiens ca fait ca de, moins ,a nous préocuper en fait une culture n'est elle pas utile , que pour ceux qui en vivent

  • christine bourret - Inscrit 9 décembre 2019 06 h 56

    Tellement triste...et enrageant

    Le Ministère des forêts est toujours à la solde des forestières, au détriment de notre patrimoine national, notre faune, nos forêts.
    C'est le fe fric avant tout, et surtout conserver les emplois....au Ministère!
    Les forêts nous appartiennent pourtant à tous, il faut respecter ces eco systèmes, il en reste si peu.
    Pauvres caribous

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 décembre 2019 08 h 43

      Qui fait le plus pitié ,les pauvres caribous ou la pauvre CAQ qui ne pense qu'à un Québec plus riche à la manière de Trump ?

      Trump ne fait que se rendre plus stupide à chaque lour qui passe. Bref un sage à imiter.

      Du plomb dans l'aile ou dans l'eau), et manquer de plomb dans le gingin.....

  • Germain Dallaire - Abonné 9 décembre 2019 07 h 27

    La logique du prédateur

    Un jour, il n'y aura plus d'arbres à couper et il faudra bien s'appuyer sur des cycles de régénération qui, j'imagine, existent déjà. Tout ça pour dire que toute ressource a une fin et qu'il faut tôt ou tard en prendre acte. Plusieurs communautés de pêcheurs ont compris et exercent maintenant leur métier de façon à ne pas épuiser leur ressource. La fin du caribou c'est aussi la fin des grandes étendues forestières. À court terme, certains y gagnent mais à long terme, nous sommes tous perdants.

    • Bernard Plante - Abonné 9 décembre 2019 10 h 23

      Effectivement. L’industrie forestière ne cesse de prétendre qu’au fil des ans leurs pratiques ont beaucoup changé et qu’aujourd’hui la resssource est mieux gérée que par le passé pour la préserver à long terme. Si cette affirmation est vraie pourquoi alors lui faut-il sans cesse de plus grands territoires? J’ai déjà cru en ce discours en croyant qu’il se pouvait que cette industrie ait évolué. Mais depuis qu’on a réussi à contourner les règles à Anticosti et maintenant au Saguenay j’ai compris que ce discours d’une industrie qui s’est amélioré n’est que du vent. On fonctionne encore et toujours en lobbyistes des années 1950 qui prend la population pour des valises.

      Quant à la CAQ à qui je laissais encore la chance du coureur qui démarre, je constate ici que ma lune de miel est officiellement terminée. Ce dossier nous démontre hors de tout doute que CAQ = PLQ. Wouach.

    • Joane Hurens - Abonné 9 décembre 2019 12 h 18

      À ceux qui n’ont pas encore eu le bonheur de se repaître de la beauté fabuleuse de la rivière Péribonka et de ses forêts, rendez-vous-y avant que les tronçonneuses n’y entreprennent le saccage.

      Mission de la CAQ: détruire tout ce qui reste de beau avant que les maudits écolos, touristes, chasseurs, ornithologues et amoureux de la nature ne se mobilisent.