Trop d'eau, mais aussi pas assez

L’effet des changements climatiques sur l’eau est cependant loin d’être cantonné aux régions côtières.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’effet des changements climatiques sur l’eau est cependant loin d’être cantonné aux régions côtières.

Sécheresse, inondations, fonte des glaciers : les effets des changements climatiques sur l’eau sont multiples de par le monde, comme Le Devoir le relate dans une série de reportages effectués aux quatre coins du globe.

D’ici 30 ans, le sud du Vietnam sera essentiellement sous l’eau, englouti par les mers qui ne cessent de monter. Dans les Andes péruviennes, la disparition de glaciers complique déjà l’irrigation des cultures en contrebas. Au Sahel, les maigres précipitations vont en s’amenuisant depuis le milieu du siècle dernier. En notre époque de dérèglement climatique, il y a trop d’eau. Mais aussi pas assez.

L’Inde illustre parfaitement ce paradoxe. Les précipitations de la mousson y sont de plus en plus intenses et de moins en moins prévisibles. Cette année, le pays a connu sa plus forte saison humide en 25 ans. Plus de 1600 personnes ont péri dans les inondations. Au début de l’été, le portrait était tout autre : une vague de chaleur parmi les plus cuisantes jamais enregistrées aggravait une sécheresse dans le pays.

On voit la même exacerbation des extrêmes au Québec et au Canada, mais dans une mesure beaucoup moins dramatique, estime Marie Larocque, la directrice de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM et spécialiste d’hydroécologie. « On se retrouve avec des printemps extrêmement humides, comme celui de cette année où on a vu des crues millénaires, mais aussi des étés très secs. »

Selon le géographe Christophe Kinnard, la hausse du niveau de la mer est le problème lié à l’eau le plus criant.

« En termes d’impact pour les sociétés, c’est ce qui doit nous préoccuper le plus », dit le professeur à l’UQTR. Actuellement, on estime que 250 millions de personnes vivent moins d’un mètre au-dessus du niveau des marées hautes. En 2050, d’énormes fragments de métropoles comme Hô Chi-Minh-Ville, Bangkok, Bassora, Alexandrie, Bombay et Shanghai passeront sous le niveau de la mer.

Car l’eau monte pour de bon. Au XXe siècle, le niveau moyen des océans s’est élevé d’environ 16 cm. Actuellement, il grimpe à un taux record de 3 à 4 mm par année. Son accélération des dernières décennies s’explique par la dilatation thermique de l’eau, mais aussi par les écoulements provenant des glaciers et des calottes glaciaires.

Une hausse du niveau de la mer, même de quelques centimètres, alourdit les conséquences des raz-de-marée et autres catastrophes côtières. Les climatologues estiment d’ailleurs que les cyclones tropicaux se sont déjà intensifiés en raison des changements climatiques, tant au niveau des précipitations, des vents que de la montée temporaire des eaux qu’ils causent.

Certaines villes côtières se protègent de la montée des eaux en érigeant des digues ou des barrages — malgré les risques que cela comporte, comme en a témoigné l’inondation catastrophique de la Nouvelle-Orléans en 2005 —, mais de nombreux pays pauvres ne disposent pas de cette option. Pourtant, l’heure est grave : les scientifiques estiment qu’en 2050, dans bien des régions du monde mais surtout dans les tropiques, les raz-de-marée qu’on voyait une fois tous les 100 ans surviendront désormais au moins une fois par année.

« La hausse du niveau de la mer peut aussi provoquer des intrusions d’eau salée dans les aquifères d’eau douce », soulève Marie Larocque. Le réservoir des populations qui pompent ces eaux pour s’abreuver et se nourrir menace ainsi de se gâcher.

Pendant ce temps, les océans se réchauffent, s’acidifient et s’appauvrissent en oxygène — des conséquences toutes liées aux émissions de gaz à effet de serre. La stratification accrue des eaux, causée par le réchauffement des couches supérieures, nuit au mouvement des nutriments vers la surface, ce qui bouleverse la chaîne alimentaire entière.

Des déserts aux montagnes

L’effet des changements climatiques sur l’eau est cependant loin d’être cantonné aux régions côtières.

Dans les Andes, les glaciers verrouillent normalement les précipitations de la saison neigeuse et les libèrent pendant la saison sèche, de juin à septembre. À mesure que ces géants de glace disparaissent, ils ne peuvent plus réguler l’apport en eau. Les habitants en aval doivent s’adapter à des débits plus variables d’une saison à l’autre.

L’irrigation des cultures agricoles, qui revêtent une importance économique cruciale en Argentine, au Chili et au Pérou, en est fragilisée. « Les répercussions se font déjà sentir là-bas », dit Christophe Kinnard, qui se spécialise en hydrologie des bassins glaciaires.

Un peu partout sur Terre, la hausse des températures amplifie l’évaporation de l’eau des lacs, des rivières et celle contenue dans le sol. Les précipitations subissent également des transformations.

Les changements observés dans les chutes de pluie et de neige ces dernières décennies varient grandement d’une région du monde à l’autre. Aux latitudes moyennes, (comme au Canada ou dans le nord de l’Europe), où le climat est plutôt humide, elles ont augmenté. Dans des régions déjà sèches (comme dans le bassin méditerranéen ou en Afrique subsaharienne), elles ont diminué. Les climatologues estiment que cette tendance à l’amplification des patrons de précipitation va se poursuivre, mais les modèles climatiques accusent une certaine imprécision à cet égard.

Les zones sèches, où trois milliards d’humains vivent, se sont pour leur part étendues et leur aridité a augmenté dans les dernières décennies. La principale raison pour leur expansion est l’emprise grandissante des terres agricoles, la gestion non durable du territoire, et la pression exercée par la croissance des populations. Les changements climatiques ont accéléré le phénomène.

Dix-sept pays souffrent déjà d’un approvisionnement « critique » en eau, selon le groupe de réflexion américain World Resources Institute. Cela signifie qu’ils utilisent déjà la presque totalité de l’or bleu dont ils disposent. Dans ces États se trouvent plusieurs grandes villes qui ont subi de graves crises de l’eau ces dernières années, comme São Paulo, Chennai et Le Cap.

« L’eau a toujours été à l’avant-plan, constate Christophe Kinnard. Quand on gratte pour voir ce qui se cache sous les conflits sociaux, on voit qu’il est souvent question de ressources, et très souvent question d’eau. Dans les régions arides ou semi-arides, ces enjeux sont très présents et vont continuer à l’être dans les prochaines décennies. »