Les municipalités québécoises sur le gril climatique

Geoffrey Dirat Collaboration spéciale
Des milliers de résidents de Sainte-Marthe-sur-le-Lac ont été évacués lors des inondations, en avril dernier.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Des milliers de résidents de Sainte-Marthe-sur-le-Lac ont été évacués lors des inondations, en avril dernier.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Elle est mairesse de Sainte-Julie, en Montérégie, et préside le comité sur les changements climatiques de l’Union des municipalités du Québec depuis sa création en 2015. Lui est météorologue-climatologue et dirige depuis 2013 Ouranos, le consortium de recherche sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques. Suzanne Roy et Alain Bourque sont parmi les mieux placés pour observer comment nos villes font face à l’enjeu de l’heure. On a croisé leurs regards de praticienne et de scientifique.​

Quelque 400 municipalités québécoises ont signé la Déclaration d’urgence climatique. Les élus locaux ont-ils pris conscience de l’enjeu ?

Suzanne Roy : On le voyait poindre cet enjeu, mais la réalité nous a rattrapés plus vite qu’on ne pouvait l’imaginer. Les phénomènes extrêmes des dernières années ont naturellement sensibilisé les élus. Tous ont le souci de protéger leurs populations, ils ont donc le devoir et la nécessité d’agir. Ça ne suffira pas d’être les champions des mesures d’urgence. Il faut aller au-delà et changer nos façons de faire.

Alain Bourque : La prise de conscience a été très rapide, car c’est récemment devenu un problème concret, du quotidien. Plusieurs élus ont aujourd’hui un discours très cohérent sur les changements climatiques, et l’immense majorité reconnaît que c’est un enjeu. Les villes sont-elles prêtes pour autant ? La réponse est non. Elles ont beaucoup mis l’accent sur la réduction des gaz à effet de serre, et c’est nécessaire. Mais elles viennent d’apprendre qu’elles doivent aussi s’adapter.

Quel est votre état des lieux de la situation ?

Alain Bourque : Le monde municipal n’est pas homogène. Plusieurs grandes villes ont des plans d’adaptation, développent leurs connaissances et mobilisent des ressources. Mais pour le reste, il y a encore beaucoup de perceptions et pas assez d’analyses et de connaissances. Les élus parlent et accusent facilement les changements climatiques, mais ils ont eu des pratiques d’aménagement discutables. Comme société, on a pris des risques et on ne va pas se blâmer pour le passé. Il vaut mieux asseoir tout le monde autour de la table pour repenser l’avenir.

Suzanne Roy : Les élus doivent développer leurs connaissances, c’est vrai, et travailler avec les scientifiques pour dresser des constats fiables, trouver des solutions valides. Mais il faut aussi qu’ils aient les moyens de leurs ambitions. Aujourd’hui, on ne les a pas, sauf qu’on n’a pas le moyen de ne rien faire. Les gouvernements du Québec et du Canada doivent être au rendez-vous.

Quels sont les défis auxquels les villes font face ?

Suzanne Roy : Elles doivent changer de perspective et prendre les changements climatiques en considération dans leurs choix. Et elles doivent tout faire en même temps : évaluer les risques et les vulnérabilités, définir des plans d’action, repenser leurs infrastructures, etc. Ce n’est pas simple. Elles doivent aussi trouver des solutions en itération avec la population. Car si les habitants n’y adhèrent pas, on n’atteindra pas nos objectifs.

Alain Bourque : Le premier défi, c’est d’intégrer la culture du risque qui est présentement absente du monde municipal. On est toujours en rattrapage, on économise sur les coûts immédiats, on ne pense pas à long terme, alors que les municipalités peuvent très bien ajouter les dimensions changements climatiques et risques dans leurs appels d’offres. L’adaptation deviendrait ainsi un coût marginal parmi d’autres.

Et quels sont leurs freins à l’action climatique ?

Alain Bourque : D’un côté, Montréal a du budget et des connaissances, mais c’est un paquebot complexe à manœuvrer avec ses milliers d’employés. De l’autre, les petites villes sont généralement moins sensibilisées, elles ont moins le temps ou n’ont pas les ressources. Certaines sont quand même très concernées, mais elles n’ont pas la capacité d’agir. Quoi qu’il en soit, le gouvernement provincial n’a pas d’autre choix que d’appuyer les villes et de coordonner leurs actions.

Suzanne Roy : Les changements climatiques entraînent une remise en question majeure de nos façons de faire et ça provoque une révolution dans nos méthodes. Cela dit, l’adaptation a un coût — on parle de quatre milliards de dollars dans les cinq ans à venir pour les municipalités du Québec —, et c’est aujourd’hui le principal frein. Cela pousse cependant à la créativité. En Montérégie par exemple, trois MRC se sont associées pour créer une société d’économie mixte qui exploite une usine de biométhanisation des déchets. La coopération, c’est la solution pour les petites villes.