Des médecins se mobilisent pour le verdissement urbain

Une méta-analyse publiée dans «The Lancet Planetary Health» par l’Institut de Barcelone pour la santé globale affirme que la proximité d’espaces verts peut réduire le risque de mortalité prématurée.
Photo: Frank Franklin Associated Press via La Presse canadienne Une méta-analyse publiée dans «The Lancet Planetary Health» par l’Institut de Barcelone pour la santé globale affirme que la proximité d’espaces verts peut réduire le risque de mortalité prématurée.

Cent vingt-sept médecins québécois demandent au gouvernement de la province « d’investir de façon urgente et substantielle dans le verdissement urbain pour protéger la santé et le bien-être de la population ».

À cet effet, ils estiment que l’équivalent de 1 % des investissements annuels en infrastructures publiques, soit environ 170 millions de dollars par an, devrait être réservé pour verdir davantage nos villes, nos rues, nos écoles, nos hôpitaux et nos centres de la petite enfance. Cela représenterait un investissement d’un milliard de dollars après six ans.

« Ce serait plus efficace que bien des médicaments et examens médicaux, et sans effets secondaires indésirables », peut-on lire dans une lettre rendue publique dimanche et partagée en primeur avec La Presse canadienne.

Une telle mesure permettrait notamment de combattre le phénomène des « îlots de chaleur », ces zones urbaines dont les résidants n’obtiennent pratiquement aucun répit en période de canicule en raison de la chaleur emmagasinée le jour, puis relâchée la nuit, par un environnement composé essentiellement de béton et d’asphalte.

« Il y a de grandes différences entre une zone boisée et la zone à côté qui est un parking, de dix à douze degrés, a expliqué le docteur Pierre Gosselin, qui pilote cette initiative bénévolement avec les cardiologues François Reeves et Paul Poirier, et la vétérinaire Johanne Elsener. Quand on vit dans un îlot de chaleur, la probabilité de mourir lors d’une canicule est augmentée de 20 à 30 % dans une ville comme Montréal. »

Différentes études menées au Québec ont démontré qu’environ 45 % de la population ressent des symptômes importants de santé physique ou mentale en période de canicule. Douze pour cent de la population fera alors appel à un professionnel de la santé, engendrant des coûts de 55 millions de dollars pour le système de santé de la province — et ce, lors de chaque canicule.

« On parle beaucoup d’urgence climatique, mais concrètement ce que ça veut dire, c’est que ces journées-là qui occasionnent des excès de coûts et des excès de problèmes de santé vont être multipliées par trois d’ici vingt ans, ou même multipliées par cinq, a prévenu le docteur Gosselin. Alors ça veut dire en soi que ces coûts de santé importants vont augmenter de façon quasiment exponentielle. Quand on parle d’urgence climatique, de mon point de vue, c’est ça aussi. »

Avantages pour la santé

Une méta-analyse publiée tout récemment dans The Lancet Planetary Health par l’Institut de Barcelone pour la santé globale affirme que la proximité d’espaces verts peut réduire le risque de mortalité prématurée. Cette gigantesque méta-analyse regroupe neuf études longitudinales réalisées dans sept pays, dont le Canada, et rassemble plus de huit millions de sujets.

La lettre signée par 127 médecins provenant de partout au Québec précise que, selon des « centaines d’études, un verdissement urbain optimal qui viserait 40 % de canopée plutôt que les 10 à 20 % actuels des quartiers centraux de nos villes, pourrait diminuer d’environ 39 % la prévalence du stress [et] de 40 % le risque d’embonpoint ou d’obésité ».

On évoque aussi une réduction de la prévalence de la dépression, de l’autisme, de diabète, d’hypertension artérielle, d’asthme, de mortalité cardiovasculaire, de mortalité respiratoire, de mortalité par cancer et de la mortalité générale prématurée ; une diminution des symptômes du trouble de déficit d’attention et hyperactivité, de l’isolement social et de la criminalité ; un ralentissement du déclin cognitif ; et une augmentation des performances scolaires et de la productivité au travail.

Les coûts annuels de ces maladies au Québec ont été estimés à plus de 26 milliards de dollars, affirment les signataires.

Le moment est venu de passer à une « vitesse supérieure », estime le docteur Gosselin, qui était jusqu’à tout dernièrement responsable scientifique du plan d’action contre les changements climatiques, volet santé, à la fois à l’INSPQ et chez Ouranos.

« Il faut conserver les espaces verts au lieu de les couper, a-t-il dit. Malheureusement pour eux, les arbres ne paient pas de taxes foncières et ça les désavantage par rapport aux constructeurs immobiliers. Il faut mettre beaucoup plus d’argent. Il faut que les villes doublent ou triplent ou quintuplent ce qu’elles mettent déjà. »

Le fonds annuel de 170 millions de dollars serait donc mis à la disposition des villes qui souhaitent, par exemple, protéger ou densifier les espaces verts existants, ou encore en aménager de nouveaux.

« Ça inclut, dans certains cas, d’enlever de l’asphalte, a expliqué le docteur Gosselin. On encourage aussi les villes à adopter des règlements sérieux pour la protection des arbres. Ce n’est pas nécessaire de couper un arbre chaque fois qu’on construit un édifice. On peut les protéger. On peut déplacer les édifices pour tenir compte du fait qu’il y a déjà des arbres. »

Il faut que le message soit clair, a-t-il ajouté : il faut qu’il y ait un bon montant, il faut que les villes sachent que ça va revenir année après année, « pour qu’elles planifient en fonction de ça ».

Avantages économiques

Le rendement, si on calcule les bénéfices environnementaux, sociaux et de santé varie de 3 $ à 15 $ pour chaque dollar investi là-dedans, « alors c’est assez extraordinaire comme mesure », a-t-il ajouté. Des études internationales montreraient que le rendement peut atteindre 35 pour 1 dans les villes plus polluées ou plus chaudes.

Le projet a jusqu’à présent reçu l’appui d’une quarantaine d’organismes représentant différents pans de la société, qu’il s’agisse d’universités, de syndicats, d’organismes de santé, d’ordres professionnels, d’organisations caritatives ou encore de municipalités. Le projet est aussi endossé par deux organisations environnementales de premier plan, la Fondation David Suzuki et Nature Québec, et Hydro-Québec.

« Mais pas les médecins spécialistes, curieusement ; ils n’aiment pas ça quand on parle de milliards en prévention, a ironisé le docteur Gosselin. L’avantage, par rapport au milliard qu’on renégocie avec les médecins spécialistes, c’est qu’il n’y a pas besoin de faire de négociations, et en plus c’est clair et transparent. »

La Fédération interdisciplinaire de l’horticulture ornementale du Québec (FIHOQ) estime quant à elle que cela pourrait créer 5000 emplois par année dans ce secteur.

Le docteur Gosselin et ses collègues ont jusqu’à présent rencontré la ministre de la Santé Danielle McCann, le ministre de l’Environnement Benoit Charette et un représentant du cabinet du premier ministre François Legault. On leur a réservé une oreille intéressée, mais prudente ; les décideurs trouvent l’idée bonne, mais ils ne promettent aucune mesure concrète pour le moment.

« Ils sont conscients que c’est un projet qui est quand même consensuel, pas très cher, qui est très pratique, a dit le docteur Gosselin. Son seul défaut, je pense, c’est que tout le monde a un biais pour les nouvelles technologies. Nous, on propose une ancienne technologie, qui est d’avoir des quartiers urbains vivables et intéressants, où les gens peuvent avoir des parcs et des lieux de rencontre, et faire de l’exercice. Et en même temps, ça dépollue l’air et ça protège contre la chaleur, et ça rend la vie plus agréable. »

Cela étant dit, c’est aujourd’hui qu’il faut agir en prévision de demain, prévient-il.

« C’est une génération de travail un peu partout. C’est important de le faire maintenant parce que les arbres deviennent efficaces quand ils ont 15 ou 20 ans, a dit le docteur Gosselin. Si le nombre de journées de canicule se multiplie par trois dans 20 ans, c’est maintenant qu’il faut se préparer et qu’il faut planter ces arbres-là.

« Tout le monde sait que se promener dans un beau parc, ça fait du bien. Il faut revenir à ça. C’est ça le message. »