Les effets de l’usine de GNL Québec difficiles à prévoir

Un navire dans le fjord du Saguenay
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Un navire dans le fjord du Saguenay

Quoi qu’en disent les partisans du projet Énergie Saguenay, les impacts climatiques de cette usine de liquéfaction de gaz naturel « sont très difficiles à anticiper », conclut un avis d’expert produit par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) liées au projet en sol canadien équivaudraient à l’ajout de 3,4 millions de voitures sur les routes.

Cet avis souligne ainsi que le projet d’exportation de gaz albertain « pourrait contribuer à une possible réduction d’émissions de GES à une échelle planétaire, si le GNL [gaz naturel liquéfié] produit, lorsqu’exporté, remplace d’autres combustibles fossiles plus émissifs, contribuant ainsi à une possible réduction d’émissions de GES à une échelle planétaire ou bien, au contraire, faire augmenter les émissions globales de GES, si ce GNL remplaçait des énergies renouvelables ».

 

 

Le document d’analyse, produit par la « direction de l’expertise climatique » et publié la semaine dernière avec plusieurs autres avis de différents ministères, conclut donc que « les impacts du projet à une échelle planétaire sont très difficiles à anticiper ».

À l’échelle canadienne, cependant, les experts du ministère de l’Environnement du Québec précisent que les émissions liées à l’exploitation, au traitement et au transport du gaz jusqu’au Saguenay équivaudraient à 7,9 millions de tonnes de GES par année. Et globalement, le projet Énergie Saguenay « pourrait faire augmenter les émissions de GES canadiennes d’environ 8,5 millions de tonnes d’équivalents CO2 par année ».

Selon des données publiées dans le cadre de l’inventaire canadien des émissions de gaz à effet de serre, compilées et transmises au Devoir par la chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, le chiffre de 8,5 millions de tonnes équivaut aux émissions moyennes annuelles de 3,46 millions de voitures, ou 2,4 millions de camions légers (véhicules utilitaires sports).

Un avis d’expert du ministère de la Santé et des Services sociaux publié lui aussi la semaine dernière estime que GNL Québec devrait fournir des données historiques sur les émissions de GES du Québec, « afin de pouvoir apprécier l’impact du projet dans la lutte contre les changements climatiques ». Concrètement, les émissions annuelles totales liées au projet équivaudraient à annuler toutes les réductions d’émissions obtenues entre 1990 et 2016.

« Bénéfique »

Contrairement aux experts du ministère de l’Environnement, des ministres du gouvernement de François Legault ont vanté sans détour les bénéfices environnementaux du projet Énergie Saguenay. « Ça va réduire de manière formidable, formidable, les GES à travers le monde, on va en faire la démonstration, et c’est sur cette base environnementale que la décision sera prise », a notamment déjà affirmé le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien.

S’il souhaite tenir compte des éventuelles réductions de GES ailleurs dans le monde découlant du projet de GNL Québec, le gouvernement Legault a déjà confirmé qu’il ne tiendrait pas compte des émissions dites « en amont » dans sa prise de décision. Ces émissions incluent celles qui sont imputables à l’exploitation, majoritairement par fracturation, du gaz naturel en Alberta.

Selon les calculs de GNL Québec, le projet devrait permettre de réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes. « Le scénario de vente actuel soumis est conservateur et nous sommes convaincus que le projet Énergie Saguenay permettra un gain net positif pour l’environnement », précise la directrice principale, affaires publiques et relation avec les communautés, Stéphanie Fortin.

L’entreprise ne veut toutefois pas dévoiler « publiquement » les noms des acheteurs de son gaz naturel liquéfié, et ce, « pour des raisons concurrentielles ». « Nous allons exporter notre production vers des pays d’Europe et vers l’Asie, notamment en Chine où l’utilisation du charbon est encore très répandue », indique Mme Fortin.

Risques pour le béluga

Dans un autre « avis d’expert » publié la semaine dernière par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), on souligne que « le gouvernement du Québec est hautement préoccupé par la protection de l’habitat du béluga du Saint-Laurent, une espèce en péril et d’intérêt commun reconnue par le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ».

Or, insiste le document, « le bruit et le dérangement » provoqués par la navigation commerciale « ont été ciblés comme des facteurs de risque pour les femelles et les jeunes bélugas ». Dans ce contexte, « les craintes pour le rétablissement de cette espèce sont concrètes et l’augmentation du trafic maritime dans son habitat, occasionné par le projet de GNL, ajoutera un effet cumulatif non négligeable ».

Si le MFFP ajoute que « la science ne permet pas de conclure sur ce facteur de risque », on précise que le gouvernement du Québec finance présentement un « programme scientifique » de cinq ans, chapeauté par l’Université du Québec en Outaouais. L’objectif est de faire des recommandations pour « réduire l’exposition sonore des bélugas à l’échelle de l’habitat estival de la population du Saint-Laurent ».

Or, cet habitat serait traversé par les navires méthaniers qui se rendraient aux installations d’Énergie Saguenay. Dans ce contexte, « malgré la bonne volonté de GNL, certaines recommandations visant à ramener les risques à un niveau acceptable pour le béluga pourraient être difficiles à mettre en place ».

« Énergie Saguenay ne banalise pas l’impact que ses activités pourraient avoir notamment sur le béluga. Bien que la science n’ait pas encore toutes les réponses, notre équipe a déjà pris plusieurs engagements en vue de minimiser le bruit subaquatique et les répercussions potentielles de notre projet sur les mammifères marins », explique Stéphanie Fortin.

GNL Québec ne sera toutefois pas responsable du transport maritime du gaz naturel liquéfié. Elle ne pourra donc pas imposer des contraintes aux méthaniers qui traverseront le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, indique une source bien au fait des enjeux de navigation.

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