Les berges de la Côte-Nord s’effritent

La côte grugée par l’érosion défigure le littoral de Rivière-Saint-Jean.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir La côte grugée par l’érosion défigure le littoral de Rivière-Saint-Jean.

Des élus de la Côte-Nord s’inquiètent de plus en plus des conséquences de l’érosion côtière qui s’accélère dans plusieurs secteurs de la région, un phénomène qui menacerait directement certaines petites municipalités. Le gouvernement Legault leur promet que la situation sera prise en compte dans le cadre du prochain plan de lutte contre les changements climatiques.

« C’est un problème qui s’aggrave. Nous sommes plusieurs à être très préoccupés, parce nous sommes de plus en plus vulnérables », explique Josée Brunet, mairesse de Rivière-Saint-Jean, une municipalité d’à peine 200 habitants.

Pour elle, l’érosion côtière fait partie de la réalité depuis déjà plusieurs années. Il faut dire que ce village, situé à 10 heures de route de Québec, est l’endroit dans la province où l’érosion côtière est la plus marquée.

Selon ce qu’explique le chercheur Pascal Bernatchez, de l’Université du Québec à Rimouski, les travaux menés par son équipe démontrent même une accélération du phénomène. Le recul annuel de la côte y est passé d’une moyenne d’un mètre à la fin des années 1970 à plus de 3,8 mètres aujourd’hui. « C’est très élevé, surtout lorsqu’on considère que la moyenne pour la Côte-Nord se situe à 0,5 mètre par année », souligne celui qui mène des travaux sur l’érosion depuis plusieurs années.

 

 

Le Devoir a d’ailleurs pu constater de visu l’ampleur du phénomène, en marchant le long de la côte grugée par l’érosion, qui défigure le littoral de Rivière-Saint-Jean, directement exposé au golfe du Saint-Laurent. Des arbres sont déracinés, des blocs complets de falaises jonchent la plage et un ancien dépotoir s’est même déversé dans le Saint-Laurent pendant quelques années, avant une intervention de nettoyage complétée cette année par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles.

Pour Mme Brunet, il serait donc urgent de mettre en oeuvre des solutions pour mieux protéger sa municipalité. Elle estime toutefois que le gouvernement du Québec fait la sourde oreille. « Depuis que je suis en poste que je me bats pour faire reconnaître le problème pour ma municipalité. J’ai même fait une demande pour du financement pour l’analyse de solutions l’an dernier. J’ai dû attendre un an et demi, pour finalement me faire dire non, parce que je n’ai pas d’infrastructures menacées directement. Non, nous n’avons pas d’infrastructures menacées dans l’immédiat, mais plusieurs vont le devenir dans les prochaines années, si on ne fait rien pour éviter le pire. »

Route menacée

Le point de vue de la mairesse de Rivière-Saint-Jean est partagé par d’autres élus qui s’inquiètent pour la pérennité de leur communauté, mais aussi pour la sécurité de leurs citoyens. C’est le cas du maire de Longue-Pointe-de-Mingan, Martin Beaudin, et du chef de la communauté innue d’Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho.

Ce dernier s’inquiète particulièrement pour la route 138, unique lien routier pour toute la Côte-Nord. « Il faut mieux protéger la route, qui est un axe vital. C’est une situation d’urgence et toute la région pourrait être affectée. Pourtant, on dirait que le gouvernement nous écoute mais ne nous entend pas. Je ne sais plus ce qu’il faut faire pour que les élus interviennent. »

Il souligne notamment qu’il attend toujours une décision du gouvernement pour un projet d’enrochement d’un tronçon d’à peine 740 mètres de la route 138, un projet évalué à quatre millions de dollars.

Le ministère des Transports estime pour le moment qu’il sera en mesure de commencer les travaux en 2021. Qui plus est, la direction générale de la Côte-Nord pour le ministère précise que Québec compte sur le travail de « comités régionaux » dont les travaux serviront à « la réalisation d’un plan ministériel visant à connaître les sites à risque, les évaluer, les prioriser et les traiter ». Selon une analyse menée pour le seul secteur de Rivière-Saint-Jean à Longue-Pointe-de-Mingan, plus de 60 % de la côte est en érosion.

Le ministre responsable de la Côte-Nord, Jonatan Julien, assure pour sa part que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour composer avec l’érosion côtière qui frappe plusieurs régions. « Notre gouvernement travaille à l’élaboration d’un Plan d’électrification et de lutte [contre les] changements climatiques pour lequel un comité de travail de la société civile se penche sur les problématiques d’aménagement du territoire afin de déterminer des moyens de lutter contre les changements climatiques, mais également de s’y adapter », explique, par courriel, son attachée de presse.

Solutions à venir

La mise en place de mesures d’adaptation sera inévitable, insiste Pascal Bernatchez, dont les travaux s’appuient sur plus de 7200 stations de mesure de l’érosion situées le long de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent. « De plus en plus d’infrastructures sont menacées par l’érosion, parce que, dans certains secteurs, le cadre bâti est vraiment près du littoral. On voit une augmentation des problèmes dans certaines municipalités. »

On dirait que le gouvernement nous écoute mais ne nous entend pas. Je ne sais plus ce qu’il faut faire pour que les élus interviennent

Outre la Côte-Nord et le cas extrême de Rivière-Saint-Jean, le chercheur souligne que certains secteurs du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie sont aux prises avec une croissance marquée de l’érosion. Et les bouleversements climatiques ne feront qu’aggraver la situation. Déjà, en raison de la réduction du couvert de glace, depuis plus d’une vingtaine d’années, les zones côtières sont plus exposées aux vagues, aux tempêtes hivernales et à la hausse des niveaux d’eau. À cela s’ajoute le phénomène des redoux hivernaux, qui affaiblissent aussi des zones sensibles à l’érosion.

Il reste toutefois beaucoup de travail à faire pour déterminer les mesures à appliquer, selon le cas. L’enrochement n’est pas une solution universelle, précise M. Bernatchez. « On parle de plus en plus de techniques dites « souples », dont le fait de recharger les plages ou de végétaliser davantage les rives, ce qui peut favoriser la résilience des systèmes. »

Quelles que soient les solutions, la mairesse de Rivière-Saint-Jean estime que sa municipalité pourrait servir de zone test pour la préparation du Québec maritime. Avec d’autres élus de la Côte-Nord, elle espère d’ailleurs convaincre le gouvernement de lancer rapidement des projets. « On veut leur dire qu’on existe et qu’on mérite leur attention, avant d’être obligés de déplacer nos citoyens. »

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