Le Saint-Laurent souffre déjà du réchauffement climatique

Denis Gilbert se dit donc préoccupé pour les années à venir, non seulement en ce qui concerne l’écosystème, mais aussi en ce qui concerne les communautés côtières affectées par l’érosion.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Denis Gilbert se dit donc préoccupé pour les années à venir, non seulement en ce qui concerne l’écosystème, mais aussi en ce qui concerne les communautés côtières affectées par l’érosion.

Le Saint-Laurent subit déjà les effets concrets des bouleversements climatiques, prévient un scientifique de Pêches et Océans Canada. En plus des conséquences bien visibles de l’érosion côtière, tout l’écosystème subit une baisse continue des niveaux d’oxygène et une hausse des températures, deux phénomènes qui ont des répercussions sur la biodiversité. Et cette tendance lourde va durer.

« Les gens se demandent parfois si nous allons voir les effets des changements climatiques sur le Saint-Laurent. Mais en fait, ils sont déjà là », constate Denis Gilbert, chercheur, Climat et sciences océaniques, à Pêches et Océans Canada.

Le ministère fédéral a d’ailleurs publié récemment deux documents de recherche qui viennent appuyer les constats préoccupants des scientifiques sur cet écosystème marin majeur pour l’est du pays et le Québec : les eaux profondes sont de plus en plus chaudes et la quantité d’oxygène dissous dans les eaux du golfe et de l’estuaire continue de diminuer. Des « records » ont même été atteints en 2018, selon les travaux de Pêches et Océans.

À titre d’exemple, M. Gilbert explique que les données scientifiques indiquent que, dans les années 1930, les eaux profondes situées au large de Rimouski atteignaient en moyenne une température de 3,3 °C. Celle-ci avoisine aujourd’hui les 6 °C. « Une hausse de 2,7 degrés, on considère que c’est gigantesque », souligne le chercheur, qui précise que la « tendance lourde » pointe vers une augmentation qui se poursuivra au cours des prochaines années.

La baisse de la quantité d’oxygène dissous dans l’eau, composante essentielle pour toute la vie marine, préoccupe également Denis Gilbert. Selon les analyses menées au cours des dernières années, la réduction marquée de l’oxygène affecte déjà certains secteurs du golfe, mais aussi plus d’un millier de kilomètres carrés de l’estuaire du Saint-Laurent. Dans certains secteurs, la baisse dépasse les 50 % par rapport aux niveaux qu’on observait dans les années 1930, soit au moment où la collecte de données a débuté.

Cette hypoxie a pour effet de chasser plusieurs espèces de poissons, de mollusques et de crustacés qui ne peuvent survivre en l’absence de quantités suffisantes d’oxygène. La morue, par exemple, est peu tolérante aux eaux moins oxygénées, rappelle M. Gilbert. Cela signifie que cette espèce aujourd’hui en voie de disparition dans le golfe peut être forcée de déserter des portions de son habitat.

Le CO2 responsable

S’il est difficile de prévoir précisément quelles seront les conséquences à long terme de cette diminution sur la biodiversité, les scientifiques sont aujourd’hui en mesure de démontrer plus clairement que jamais que l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère, imputable directement à notre dépendance aux énergies fossiles, est à l’origine du recul de la quantité d’oxygène et du réchauffement de l’eau.

Une étude océanographique internationale à laquelle Denis Gilbert a participé démontre en effet que cet accroissement du CO2 « influence les patrons de vents, qui influencent et interagissent à leur tour avec les courants marins ». Cela signifie que le courant du Labrador, qui apporte de l’eau froide et bien oxygénée dans le Saint-Laurent via le chenal Laurentien — vallée sous-marine de 1400 kilomètres qui transporte l’eau de l’Atlantique jusqu’à Tadoussac —, est de plus en plus remplacé par un apport d’eau plus chaude, plus salée et moins oxygénée provenant du Gulf Stream.

Encore là, Denis Gilbert précise que le remplacement de l’apport plus important provenant historiquement du courant du Labrador par celui du Gulf Stream constitue une « tendance lourde » observée par les scientifiques qui étudient le Saint-Laurent.

Déjà, les effets de ce phénomène semblent se faire sentir à travers certains bouleversements dans la faune marine. Le homard, par exemple, se fait de plus en plus présent, selon ce que constatent les pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine, mais aussi désormais ceux de la Côte-Nord. Le thon rouge est lui aussi plus présent, tandis que la crevette nordique, elle, décline.

Du côté des cétacés qui fréquentent le Saint-Laurent, le réchauffement semble favoriser une plus grande présence de la baleine noire, avec tous les défis que cela comporte pour la gestion des pêches et de la navigation, cette espèce au seuil de l’extinction étant particulièrement vulnérable à ces activités humaines. Pour le béluga, une espèce d’origine arctique, la hausse des températures semble constituer une menace supplémentaire à son rétablissement.

Denis Gilbert se dit donc préoccupé pour les années à venir, non seulement en ce qui concerne l’écosystème, mais aussi en ce qui concerne les communautés côtières affectées par l’érosion, une réalité liée notamment au recul du couvert de glace. « Tous les phénomènes qu’on constate aujourd’hui vont prendre de l’ampleur. Ce sont donc de bonnes raisons pour aller vers un mode de vie plus sobre en carbone. Il faut accélérer la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il faut mettre de côté les carburants fossiles. Plus on retarde le virage, plus les conséquences de l’inaction seront coûteuses. »

8 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 2 novembre 2019 10 h 44

    Liens? Source?

    Pourquoi ne pas indiquer directement où trouver la dite étude ou son titre? On a d'un côté un phénomène qu'on peut décrire : l'augmentation de la température du Saint-Laurent. Déjà c'est imprécis, parle-t-on de tout? Il y a la section du golf, de l'estuaire et enfin la section fluviale.

    Les changements observés ne sont donc pas attribuables à une augmentation des températures du continent circuleraient du secteur fluvial au secteur du golf, je comprends que c'est le contraire : des changements de température de l'air auraient une influence sur les courants, ce qui aurait ensuite une influence sur la remontée des eaux profondes, moins froide et donc moins propice à l'explosion de production alimentaire pour la quelle le Saint-Laurent est un garde-manger extraordinaire.

    Toutefois, on retrouve la confusion habituelle : on connait mal les variations naturelles du climat. On suppose ici que c'est l'augmentation de CO2 qui est à l'origine de tout le cycle de réchauffement. Or, d'autre études (notamment celles portant sur l'oscillation atlantique multidécennale, voire des corrections d'études existantes) laissent croire que la relation climat/CO2 n'est pas aussi linéaire.

    Les températures passées sont souvent reconstruites à partir de modèle. La confiance en certain modèle influencera la teneur du débat (scientifique normal). Ici, il serait important d'avoir accès aux sources primaires. Un biais important laisse parfois des erreurs dans des articles que citent ensuite les médias d'une manière alarmiste. Ainsi une surestimation de la température des océans pouvait être expliquée par une erreur de calcul. Heureusement, il existe des «critiques» comme on peut le voir ici.

    https://judithcurry.com/2018/11/07/resplandy-et-al-part-2-regression-in-the-presence-of-trend-and-scale-systematic-errors/

    Encore faut-il que les lecteurs du Devoir puissent connaitre les sources...

    • Martin Brideau - Abonné 2 novembre 2019 17 h 27

      Il suffit peut-être d'écrire au chroniqueur pour les sources.

      Autrement, en lançant une recherche, on trouve le site du scientifique dont parle le texte :

      https://denisgilbert.com/oceanographie

    • Françoise Labelle - Abonnée 2 novembre 2019 18 h 35

      Vous ne niez donc pas les effets sur la faune aquatique. Pour le reste, où est votre modèle, en détail? Vos références sur les décennies d'oscillation arctique?

      Curry ne parle pas du St-Laurent mais des mesures en général. Qu'est-ce qu'elle a à dire sur la fonte du Thwaites?
      Elle jouit d'une popularité disproportionnée puisqu'elle fait partie des 3% de climatologues climato-sceptiques. Watts, Ron Paul, Fox et Trump comme auditoire. Ouais...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 2 novembre 2019 21 h 43

      Je ne vais pas nier les effets sur la faune puisqu'il y a une différence entre la description précise d'un phénomène et sa cause. Ici, l'article les mélange et il y a un longue finale sur le CO2, or ma thèse est simplement qu'il est courant, surtout chez Shield, de promouvoir tout ce qui va dans le sens de l'alarmisme et de négliger ce qui peut le contrarier.

      En l'accumulant depuis des années, ça donne des commentaires comme celui de Françoise Labelle, une attaque ad hominem contre Curry alors que j'ai justement pris la peine de citer un article qu'elle héberge sur son site, écrit par quelqu'un d'autre, et qui a provoqué la rétractation d'un article dans la revue Nature.

      Cela veut dire que peu importe qu'une personne soit climatosceptique, un terme qui sert à faire taire la critique, ce qui compte c'est la capacité de faire une démonstration. Curry et ses collaborateurs montrent que bien des scientifiques travaillant certainement de bonne foi sont sans doute prisonniers de leurs biais.

      Une étude sérieuse de la complexité du climat, surtout quand on étudie les variations naturelles, nous permet de constater que les déclarations certaines sont à prendre avec un grain de sel, notamment le passage selon lequel l'augmentation de CO2 « influence les patrons de vents, qui influencent et interagissent à leur tour avec les courants marins », toute la question est de savoir « comment » ou « combien ».

      Je suis persuadé qu'on trouvera sur cette question des scientifiques alarmistes et que l'on trouvera aussi des chercheurs sérieux capables de trouver des erreurs ou des nuances dans les travaux des premiers, comme je l'ai montré avec l'article de Nic Lewis lors de mon premier commentaire.

      Toutefois, l'angle et le traitement, toujours les mêmes, ne permettent pas de comprendre qu'une part de la réserve à l'endroit de l'alarmisme mériterait, à tout le moins, un certain respect.

    • Françoise Labelle - Abonnée 3 novembre 2019 06 h 54

      L'oscillation nord atlantique sur des décennies va dans le sens du réchauffement. Vous devriez donc être d'accord avec M.Gilbert.
      À moins que vous ne vouliez dire qu'il aurait malhonnêtement mesuré la température dans les périodes où la NAO éait favorable à son hypothèse? Ce serait une attaque contre la personne.

      La très grande majorité des climatologues reconnaissent la réalité du réchauffement et les signes sont partout, le National Climate Assessment en donne un portrait concret pour l'Amérique du nord. Je citais le Thwaites en Antarctique à cause de l'effet que sa fonte aura sur la crue des eaux. Les observations, et non les modèles, sont alarmantes. Curry fait partie d'une très petite minorité de climatologues climato-sceptiques, à qui on donne (vous donnez!) une attention disproportionnée pour des raisons politiques. Le lobby pétrolier a reconnu avoir financé les climato-sceptiques par le passé, activité déductible d'impôt aux USA. Ce que j'attaque, ce sont les motivations politiques de ceux qui ne citent pas la grande majorité des articles qui vont en sens contraire.
      Cf. «Climate deniers get more media play than scientists: study» phy.org, 2019

      L'article de Curry ne concerne pas le St-Laurent mais l'imprécision relative des mesures. Le principe d'incertitude est à la base de la physique moderne. Ça n'empêche pas les physiciens de travailler. L'objectif est clair: impossible de mesurer avec une précision absolue alors croyez-moi.
      L'est de l'Amérique du nord est sous les normales depuis quelques années, contrairement à l'ensemble du globe. Peut-être parce que l'AO faiblit depuis 1990. On prédirait donc un refroidissement du St-Laurent plutôt qu'un réchauffement. Est-ce que vos mesures, suffisamment précises pour satisfaire Curry, montrent un refroidissement?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 3 novembre 2019 10 h 08

      Madame Labelle, là où je suis en désaccord avec votre propos, c'est votre caractérisation péjorative de Curry. Elle a au contraire démissionné de son poste en partie pour dénoncer le «climat » de la recherche sur le climat.

      Le problème que mon peu de connaissance me permet quand même de constater, c'est que l'on utilise beaucoup de reconstitution et de correction pour comparer le climat passé et présent.

      Un exemple intéressant est le Rapport sur le climat changeant du Canada, qui nous montre dans sa section sur la température et les précipitations les stations au Canada (p. 123 dudit rapport), où l'on on peut se faire une idée de l'emplacement des stations météo au Canada, cependant il est évident qu'il y 30 ans, voire 50 ou 70, il y en avait beaucoup moins, ce que reconnait le même rapport. Par ailleurs, les conditions autour des stations ont changé quand ce n'est pas ces stations elles-mêmes qui se sont déplacées.

      Le même rapport montre un cas à Amos où la température a été ajustée, corrigée, pour prendre en compte le déplacement de la station.

      Ces corrections sont constantes et pour le passé, nous ne disposons pas de mesure aussi précises qu'aujourd'hui. Ainsi pour établir des tendances, les années de référence ont leur importance. À titre d'exemple, une des auteurs du rapport, Xiaolan Wang, a publié en 2016 un article intitulé « Historical Changes in the Beaufort–Chukchi–Bering Seas Surface Winds and Waves, 1971–2013 ».

      Le type de question que peut poser Curry, c'est qu'en serait-il si on comparait de 1933 à 2013, sachant que l'arctique s'était réchauffé dans les années 20 et 30? Le climat est-il un ensemble de systèmes complexes que nous commençons à peine à saisir où est-ce un système complexe avec le CO2 agissant comme rhéostat? Si vous êtes hégémonique en travaillant selon la seconde hypothèse vous êtes plus susceptible d'avoir des biais et de faire comme s'ils n'étaient pas là.

  • Gilbert Troutet - Abonné 2 novembre 2019 13 h 08

    Les oiseaux suivent le poisson

    On constate aussi, depuis une dizaine d'années, que les fous de Bassan de la Gaspésie sont obligés d'aller pêcher maintenant sur la Côte nord, le poisson étant loin de la surface (ou moins abondant) et donc plus difficile à atteindre. Une colonie comme celle de l'île Bonaventure, au large de Gaspé, s'en trouve ainsi de plus en plus menacée.

  • Marc Pelletier - Abonné 3 novembre 2019 11 h 43

    Denis Gilbert

    Je vous recommande de faire une recherche sur Pêches et Océans Canada.