Énergie Saguenay: une carboneutralité aux coûts importants

Selon les données mises en avant par GNL Québec, les émissions de gaz à effet de serre à compenser chaque année atteindront 421 000 tonnes pour le projet Énergie Saguenay.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Selon les données mises en avant par GNL Québec, les émissions de gaz à effet de serre à compenser chaque année atteindront 421 000 tonnes pour le projet Énergie Saguenay.

GNL Québec affirme que son usine Énergie Saguenay sera « carboneutre », puisque l’entreprise compensera les émissions de gaz à effet de serre imputables à son fonctionnement. Mais pour neutraliser l’ensemble des émissions produites au pays en lien avec le projet, il faudrait investir chaque année plusieurs dizaines de millions de dollars et planter plus de 30 millions d’arbres, selon les calculs d’entreprises spécialisées dans la compensation carbone.

Selon les données mises en avant par GNL Québec, les émissions de gaz à effet de serre (GES) à compenser chaque année atteindront 421 000 tonnes. Et selon une étude réalisée pour l’entreprise par la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi, il serait possible de compenser ces émissions en misant sur différentes mesures, dont la réutilisation du CO2 produit à l’usine dans d’autres projets industriels, l’achat de crédits carbone et la plantation d’arbres.

Si on élargit le projet de carboneutralité afin d’inclure la matière première qui sera traitée à cette usine, soit le gaz naturel exploité en Alberta, une telle avenue nécessiterait des mesures nettement plus ambitieuses. En juin dernier, un avis d’experts du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques évaluait que l’ensemble des émissions de GES « en amont » de l’usine totaliserait 7,1 millions de tonnes par année. Or la facture pour compenser de telles émissions dépasserait les 100 millions de dollars chaque année, selon les quatre organismes spécialisés dans la compensation des émissions de GES consultés par Le Devoir.

 

 

L’évaluation réalisée par l’entreprise Compensation CO2 Québec indique ainsi qu’il faudrait par exemple planter plus de 38,5 millions d’arbres chaque année, pour un coût total de 153 millions de dollars. La coopérative Arbre-évolution évalue de son côté la facture annuelle à plus de 265 millions de dollars, afin de permettre la plantation de plus de 33 millions d’arbres.

L’organisme s’oppose toutefois au projet de GNL Québec, jugeant que celui-ci ne permettra pas de réduire les émissions de GES. Son coordonnateur général, Simon Côté, estime d’ailleurs que les organismes de compensation du Québec devraient « boycotter » un mandat qui proviendrait de l’entreprise.

Du côté de l’organisme Planetair, on estime que, pour compenser l’équivalent de sept millions de tonnes de GES chaque année, il serait possible d’acheter des crédits carbone provenant de projets liés, par exemple, à l’efficacité énergétique, au développement d’énergies renouvelables ou à la foresterie. L’organisme souligne que, selon les projets et les régions du monde, le prix de la compensation pour chaque tonne de carbone peut aisément varier de 1 $ à plus de 25 $.

Non responsable

Le directeur de la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi, Claude Villeneuve, évalue que la facture annuelle pourrait, au mieux, être d’environ 100 millions de dollars. Il ajoute que les gouvernements du Québec et du Canada ne pourraient pas obliger une compensation complète des émissions de GES en sol canadien. « Les émissions dans l’Ouest ne sont pas sous la responsabilité légale de GNL Québec. Elles sont la propriété des producteurs de gaz là-bas. Ce sont eux qui sont imputables. »

Directrice principale, affaires publiques et relations avec les communautés de GNL Québec, Stéphanie Fortin réaffirme que « le projet Énergie Saguenay n’ajoutera pas sept millions de tonnes de GES, mais bien 421 000 tonnes ». Dans ce contexte, souligne-t-elle, l’entreprise évalue « les différentes possibilités » pour compenser le bilan carbone « dans le périmètre de ses activités », ce qui exclut l’exploitation gazière, le transport du gaz par gazoduc, l’exportation par navires du gaz naturel liquéfié et la combustion du gaz lors de son utilisation.

Mme Fortin ajoute que GNL Québec espère « inspirer » d’autres projets industriels. « Nous sommes 25 ans en avance sur les recommandations du GIEC, qui affirme que l’humanité doit être carboneutre d’ici 2050 », conclut-elle.

Selon GNL Québec, le recours au gaz naturel exporté depuis le Saguenay « va générer une réduction globale de 28 millions de tonnes de GES annuellement » ailleurs dans le monde. Claude Villeneuve estime toutefois que l’entreprise « ne peut prétendre » que son gaz permettra de remplacer d’autres ressources fossiles, comme le charbon ou le mazout. Ce sont les acheteurs, toujours inconnus, qui détermineront l’utilisation finale du gaz, précise-t-il.

Dans une lettre ouverte publiée mardi, 40 économistes et chercheurs en économie remettent quant à eux en question l’idée que le gaz exporté par Énergie Saguenay permettra de réduire les émissions de GES ailleurs dans le monde.

Quel serait le bilan de gaz à effet de serre d’Énergie Saguenay ?

Selon les données présentées par GNL Québec, en s’appuyant sur une analyse menée par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), le fonctionnement de l’usine devrait générer chaque année 421 000 tonnes de gaz à effet de serre.L’analyse du CIRAIG précise toutefois que « 90 % des émissions de gaz à effet de serre du cycle de vie » du projet seront produites en amont de celui-ci, essentiellement lors de l’« extraction » et du « traitement » du gaz, donc lors des étapes qui justifient l’existence même du complexe industriel Énergie Saguenay. Le reste des GES, soit 10 % du total, sera produit par l’usine et le terminal maritime.Les émissions dites « en amont » sont évaluées à 7,1 millions de tonnes par les experts d’Environnement Canada et ceux du ministère de l’Environnement du Québec.Le CIRAIG a pour sa part évoqué un bilan pouvant atteindre 7,8 millions de tonnes, si on prend en compte les émissions de la production gazière (principalement par fracturation) et celles de l’usine du Saguenay. Lorsqu’on regarde le plus récent bilan des émissions de GES du Québec, on constate que ce chiffre équivaut à la quasi-totalité des réductions d’émissions de GES du Québec pour la période qui va de 1990 à 2016.



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