Vingt géants pollueurs pointés du doigt

Une raffinerie de Fort McMurray, en Alberta. Les entreprises pétrolières citées par «The Guardian» développent toujours des projets d’expansion de leur production, y compris au Canada.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Une raffinerie de Fort McMurray, en Alberta. Les entreprises pétrolières citées par «The Guardian» développent toujours des projets d’expansion de leur production, y compris au Canada.

À peine une vingtaine d’entreprises du secteur des énergies fossiles sont directement liées à plus de 35 % de toutes les émissions de gaz à effet de serre produites dans le monde au cours des 50 dernières années, révèle une enquête publiée dans le quotidien britannique The Guardian. Et malgré les appels scientifiques à réduire notre dépendance au pétrole, au gaz et au charbon, ces géants continuent de développer des projets d’expansion de leur production, notamment au Canada.

Les données compilées et analysées en collaboration avec le Climate Accountability Institute, basé aux États-Unis, démontrent ainsi que 20 multinationales et entreprises d’État exploitant du pétrole, du gaz naturel et du charbon ont contribué à plus du tiers de toutes les émissions de CO2 et de méthane depuis 1965.

En prenant en compte les émissions de l’ensemble du « cycle de vie » des énergies fossiles commercialisées par ces entreprises, les chercheurs concluent que le bilan carbone s’élève à plus de 480 milliards de tonnes, soit une moyenne de 9,6 milliards de tonnes par année depuis 50 ans. La moyenne annuelle dépasse toutefois les 10 milliards de tonnes depuis le milieu des années 90 et continue de croître. À titre de comparaison, les émissions du Canada ont atteint 716 millions de tonnes en 2017.

Huit des entreprises liées directement à la croissance marquée des émissions de gaz à effet de serre sont des multinationales du secteur. Ainsi, Chevron arrive au deuxième rang, avec des émissions totales de 43,35 milliards de tonnes. ExxonMobil (41,9), BP (34,02) et Shell (31,95) se retrouvent également parmi les dix plus gros pollueurs du palmarès publié mercredi par The Guardian. Ces quatre multinationales comptent à elles seules pour 10 % de toutes les émissions de carbone mondiales depuis 1965.

Un total de 12 entreprises sont par ailleurs des sociétés d’État, dont la Saoudienne Saudi Aramco, qui compte à elle seule un bilan carbone de 59,26 milliards de tonnes et occupe la première place du palmarès. Cette entreprise détiendrait en outre des réserves pétrolières « estimées » à 260 milliards de barils, soit davantage que toutes que les réserves canadiennes, évaluées à 173 milliards de barils.

Toutes les entreprises citées dans le palmarès du Guardian ont été contactées par le quotidien. Sept d’entre elles ont répondu. Dans certains cas, elles ont indiqué qu’elles n’étaient pas responsables de la façon dont sont utilisées les ressources fossiles qu’elles exploitent, un aspect d’autant plus important que 90 % des émissions sont produites au moment de la combustion des énergies fossiles, selon les données des chercheurs.

Certaines entreprises ont également soutenu qu’elles déploient des efforts importants afin de développer des énergies renouvelables ou d’autres sources qui génèrent moins de gaz à effet de serre.

Cette idée de la nécessaire « transition » est d’ailleurs défendue par des multinationales comme Exxon depuis le début des années 1980, a révélé l’an dernier le New York Times dans son enquête Loosing Earth.

Or, dans les faits, la part des énergies fossiles dans le bilan énergétique mondial n’a pas reculé depuis 30 ans. Celles-ci comblent toujours 80 % des besoins, selon l’Agence internationale de l’énergie. Les émissions du secteur de l’énergie ont même augmenté de 1,7 % l’an dernier, selon les données du rapport annuel 2018 de l’organisation.

Projets au Canada

Les entreprises citées dans l’analyse du Guardian développent toujours des projets d’expansion de leur production, et ce, y compris en territoire canadien. C’est le cas de ConocoPhillips, une entreprise qui détient une filiale canadienne qui est active dans les sables bitumineux.

La pétrolière BP, responsable de la pire marée noire de l’histoire américaine, détient pour sa part des permis d’exploration en eaux profondes au sud de la Nouvelle-Écosse. Pour le moment, les forages réalisés n’ont toutefois pas démontré de potentiel d’exploitation commerciale de pétrole.

BP détient en outre des permis d’exploration en milieu marin au large de Terre-Neuve. Même chose pour un autre acteur majeur du secteur, ExxonMobil, qui est partenaire de BP pour certains projets, selon les informations disponibles auprès du « Canada — Newfounland & Labrador Offshore Petroleum Board ».

Selon l’Association canadienne des producteurs pétroliers (ACPP), la majorité de la croissance du secteur pétrolier et gazier est toutefois prévue dans l’Ouest canadien.

Selon les prévisions, le Canada devrait produire chaque jour 5,86 millions de barils de brut en 2035, soit 1,27 million de barils de plus qu’aujourd’hui. L’ACPP estime en outre que la demande se maintiendra élevée au moins jusqu’en 2040, ce qui fera du pétrole le carburant « le plus utilisé » dans le monde.

Dans un rapport publié il y a de cela un an, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat concluait pourtant que pour limiter les bouleversements climatiques, la part des énergies renouvelables devrait combler entre 65 % et 80 % de nos besoins d’ici 30 ans.