La chaleur extrême nuit à l’économie

La chaleur excessive, causée par le dérèglement climatique, entraînera une diminution de la productivité de la main-d’oeuvre travaillant à l’extérieur. Cette baisse de rendement pourrait causer une chute de 0,5 % du PIB mondial pour chaque mille milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2) émises en plus dans le monde, estiment des chercheurs montréalais. Cet effet sur la croissance économique sera neuf fois supérieur dans les pays en développement que dans les pays développés.

L’équation est simple : plus les émissions de GES progressent, plus la température augmente, et plus la température augmente, plus les travailleurs exposés à la chaleur ont besoin de repos. La croissance économique en est donc affectée, soutiennent Damon Matthews, titulaire de la chaire de recherche de l’Université Concordia en climatologie et en durabilité, et Yann Chavaillaz, chercheur à l’Institut Ouranos, dans un article publié dans la revue Scientific Reports avec six autres chercheurs.

Si les émissions demeurent à leur niveau actuel, le prochain plateau de mille milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2) sera atteint dans environ 25 ans. Environ 40 milliards de tonnes de CO2 sont produites annuellement. Et à ce jour, quelque 2,3 mille milliards de tonnes de CO2 ont été émises dans le monde.

 
153 milliards
C’est le nombre d’heures de travail perdues en 2017 dans le monde en raison de l’exposition à la chaleur, selon les chercheurs Damon Matthews et Yann Chavaillaz. Il s’agit d’une hausse de 62 milliards d’heures, comparativement à l’année 2000.

En couplant des modèles climatiques à des indicateurs économiques, les chercheurs ont pu établir qu’une relation linéaire unit les épisodes de chaleur extrême (causés par les GES) à la perte de productivité liée au travail effectué à l’extérieur.

« On est capable de dire que pour chaque unité de CO2 qu’on émet, une perte précise de productivité en raison de l’exposition à la chaleur peut être attendue », explique en entrevue Damon Matthews.

Et les effets se ressentent déjà. En 2017, 153 milliards d’heures de travail ont été perdues dans le monde en raison de l’exposition à la chaleur, révèle l’étude. Il s’agit d’une hausse de 62 milliards d’heures comparativement à l’année 2000.

Le coût économique des épisodes de chaleur pour chaque pays a été mesuré par les chercheurs. Ainsi, des pays comme le Canada, l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni subiront une baisse projetée de leur PIB de moins de 0,1 %. Mais d’autres pays, comme le Gabon, l’Inde, la Thaïlande et la Malaisie pourraient voir leur PIB annuel décroître de 3 à 5 % en raison de la chaleur.

Certains secteurs sont plus vulnérables que d’autres : l’agriculture, l’activité minière, le secteur manufacturier et le milieu de la construction trônant en tête de liste. Des secteurs qui représentent plus de 73 % des retombées économiques des pays en développement, notent les chercheurs.

« Les effets [diminution du PIB] seront plus fortement ressentis dans les pays en développement, soutient Damon Matthews. Ce sont déjà des pays qui sont plus chauds, ils atteindront donc davantage de niveaux de chaleur jugés dangereux. »

Ces pays sont également moins bien outillés pour faire face aux changements climatiques, en raison d’infrastructures déficientes.

Les estimations des chercheurs reposent sur l’hypothèse que les employeurs respecteront les recommandations en vigueur en termes de santé et sécurité sur les sites de travail. Ce qui n’est pas toujours le cas, convient Damon Matthews.

« Mais si les règles ne sont pas suivies, ça veut dire que les travailleurs sont mis en danger. Donc, soit c’est un coût économique parce que les règles sont suivies, soit c’est une menace à la sécurité des travailleurs si elles ne sont pas respectées. »

Pour marquer les esprits

D’autres études visant à mesurer les pertes économiques causées par le dérèglement climatique ont déjà pris en compte la diminution de productivité de la main-d’oeuvre travaillant à l’extérieur.

« Mais les résultats qu’on a obtenus seulement en faisant le calcul pour cet aspect précis sont similaires aux coûts totaux que d’autres ont estimés [en prenant en compte la hausse du niveau de la mer, des feux de forêts, des inondations, etc.], fait remarquer le chercheur de Concordia. Cela suggère que plusieurs autres chercheurs ont sous-estimé le coût des émissions des GES. »

Ce désir de quantifier les effets des changements climatiques vient d’un désir d’envoyer « un message fort » aux gouvernements.

« Je ne peux pas penser à un seul gouvernement qui a pris les décisions courageuses et audacieuses qui sont nécessaires. Mais il n’est pas trop tard, insiste Damon Matthews. Ce ne sera pas facile, il faudra du leadership, de l’engagement et de l’ambition, mais ce n’est pas impossible [de limiter les effets] si on met le niveau d’efforts requis. »

Pour éveiller les consciences, Damon Matthews continue de mettre à jour son « horloge climatique » : un décompte du nombre d’années restant avant que la hausse de la température globale atteigne 1,5 degré Celsius.

Cette horloge a été projetée à trois reprises sur les murs extérieurs de l’Université Concordia et peut être vue en tout temps en ligne (climateclock.net). Pour les curieux, il nous resterait un peu plus de 15 ans avant d’atteindre un réchauffement de 1,5 degré Celsius…