Le ministre des Forêts affirme qu’il faut couper des arbres afin d’«améliorer» la forêt

Selon les données scientifiques du GIEC, l’humanité devra réduire significativement ses émissions de gaz à effet de serre au cours des prochaines années.
Photo: Patrick Semansky Associated Press Selon les données scientifiques du GIEC, l’humanité devra réduire significativement ses émissions de gaz à effet de serre au cours des prochaines années.

Le ministre des Forêts Pierre Dufour persiste et signe. Il a réaffirmé mardi qu’il faut couper davantage de bois dans les forêts du Québec où les arbres sont matures, de façon « améliorer » la capacité de capture du carbone. Des scientifiques répliquent qu’une telle façon de faire nuira à la capacité des forêts de contribuer à la lutte contre les changements climatiques, sans compter les impacts négatifs sur la biodiversité.

Après avoir annoncé qu’il autoriserait davantage de coupes de bois et qu’il aiderait l’industrie à atteindre de nouveaux territoires de coupes, Pierre Dufour a affirmé lundi que cette augmentation de la récolte permettrait « d’augmenter la séquestration de carbone en forêt ».

Mardi, il a poursuivi sur cette lancée. « Une forêt a un vécu. Lorsqu’on veut avoir une bonne qualité de forêt, il faut la faire vivre, il faut bien l’entretenir. Par contre, une forêt, en vieillissant, ne remplit plus son rôle comme elle doit le remplir, donc la capture de carbone, etc. », a affirmé le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, avant la période des questions à l’Assemblée nationale.

Selon M. Dufour, les coupes opérées par l’industrie forestière sur de vastes territoires, et plus particulièrement dans des secteurs qui comptent des forêts matures, font donc partie de la stratégie de lutte contre les changements climatiques. « Il faut couper notre forêt qui vieillit et l’améliorer avec une nouvelle forêt, qui est de la nouvelle ensemencement », a-t-il dit.

Comment un arbre d’un pied de hauteur va capter plus de gaz à effet de serre qu’un arbre de 30 pieds de hauteur, lui a demandé un journaliste. « C’est le principe scientifique qu’on nous explique, que le carbone est saisi par l’arbre et l’arbre va grandir grâce à cette captation du carbone », a fait valoir le ministre des Forêts.

Est-ce que le gouvernement Legault est en mesure de chiffrer les réductions d’émissions de gaz à effet de serre qui découleront du fait de couper des arbres afin d’« améliorer » la forêt ? « On a des cibles mais je ne vous donnerai pas de chiffres tant que nous n’aurons pas des chiffres complets à vous donner », a dit Pierre Dufour.

Logique « simpliste »

Pour le biologiste Alain Branchaud, la logique du ministre est toutefois « très simpliste ». Selon ce qu’il a expliqué mardi, le fait de couper une forêt génère plutôt « une dette carbone », d’abord parce que les arbres coupés ne joueront plus leur rôle de capture du carbone.

Mais surtout, le Québec se privera ainsi qu’une capacité de capture optimale de gaz à effet de serre « pendant plusieurs décennies », puisque les arbres qui repousseront mettront, au mieux, « 40 ans avant de retrouver une capacité de capture du carbone similaire à ce qui prévalait avant la coupe », a souligné M. Branchaud, directeur de la Société pour la nature et les Parcs au Québec (SNAP Québec).

Un avis partagé notamment par un groupe de 190 scientifiques européens et américains qui avaient rédigé en 2017 une lettre conjointe sur les coupes forestières sur le territoire de l’Union européenne. Ils avaient notamment souligné que les forêts, une fois coupées, mettent « plusieurs décennies » avant de redevenir des puits de carbone pleinement efficaces.

Or, selon les données scientifiques du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), l’humanité devra réduire significativement ses émissions de gaz à effet de serre au cours des prochaines années, puis atteindre la neutralité carbone en 2050, afin de limiter le réchauffement global. Dans un rapport publié l’été dernier, le GIEC plaidait d’ailleurs pour une protection accrue des milieux naturels, dont les zones boisées, mais aussi pour un reboisement massif à l’échelle planétaire.

Selon la SNAP Québec, environ la moitié des produits forestiers produits au Canada sont à courte durée de vie (pâtes et papiers, bioénergie). Selon les données du GIEC, 75 % de leur carbone serait donc relâché dans l’atmosphère dans l’espace de quatre ans après leur production.

Biodiversité

Au-delà des enjeux climatiques, M. Branchaud estime que la protection des milieux forestiers naturels est également nécessaire afin de préserver la biodiversité, et notamment le caribou. Cette espèce est d’ailleurs considérée comme une espèce « parapluie », puisque la protection de son habitat permet de protéger plusieurs autres espèces qui vivent en forêt boréale.

Lundi, le ministre Pierre Dufour a dit vouloir attendre d’obtenir davantage de données avant de proposer un plan de protection du caribou forestier, une espèce dont l’habitat forestier est justement convoité par l’industrie forestière. Des consultations sont en cours.

Même si le caribou forestier est considéré comme étant menacé de disparition depuis plus de 15 ans et que l’espèce poursuit son déclin, le gouvernement de François Legault a décidé de reporter à 2022 l’élaboration d’une « stratégie » pour éviter la disparition du cervidé en sol québécois.