Protéger les baleines pour protéger le climat

«Accroître la protection des baleines [face aux] dangers posés par l’activité humaine fournira des bénéfices» climatiques bien concrets, selon le FMI.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir «Accroître la protection des baleines [face aux] dangers posés par l’activité humaine fournira des bénéfices» climatiques bien concrets, selon le FMI.

Si elle souhaite lutter plus efficacement contre la crise climatique, la communauté internationale devrait prendre des mesures pour mieux protéger les baleines, puisque ces mammifères marins contribuent de façon très importante au stockage du carbone dans les océans de la planète, qui jouent eux-mêmes un rôle essentiel pour éviter un réchauffement irréversible et dévastateur pour l’humanité.

Ce constat pour le moins étonnant ne provient pas d’une organisation écologiste, mais bien du Fonds monétaire international (FMI). Dans une analyse qui vient d’être publiée, l’organisation propose même d’intégrer la protection des grands cétacés dans les objectifs de l’Accord de Paris.

En s’appuyant sur les constats scientifiques des dernières années, la publication Finances et développement, du FMI, conclut ainsi qu’« une stratégie de protection des baleines peut limiter les gaz à effet de serre et le réchauffement [planétaire] ».

Le rôle climatique des baleines découle du fait que ces animaux, à travers leurs migrations annuelles de plusieurs milliers de kilomètres, contribuent à disperser, avec leurs excréments, des substances comme le fer et l’azote, qui participent directement à la croissance du phytoplancton. La présence des baleines, et surtout la « fertilisation » qui en découle, a donc un impact considérable sur la croissance du phytoplancton.

Or, ce plancton végétal est à l’origine d’« au moins 50 % de tout l’oxygène présent dans notre atmosphère », en plus de capturer chaque année pas moins de 37 milliards de tonnes métriques de CO₂, « soit près de 40 % de tout le CO₂ produit ». « Pour mettre les choses en perspective, nous estimons que cela est l’équivalent de la quantité de CO₂ capturé par 1700 milliards d’arbres », soit « l’équivalent de quatre forêts amazoniennes », calcule le FMI.

Dans ce contexte, ajoute l’institution, des populations de baleines en meilleure santé, et surtout plus abondantes, pourraient permettre de lutter plus efficacement contre les bouleversements climatiques qui menacent la vie sur Terre. Si les populations de baleines augmentaient jusqu’au point de rétablir les stocks qui prévalaient avant la chasse commerciale intensive, soit 4 à 5 millions de baleines (contre 1,3 million aujourd’hui), « cela pourrait ajouter une quantité [considérable] de phytoplancton dans les océans, et donc de carbone capté chaque année ».

Selon les données reprises par le FMI, « même une augmentation de 1 % de la productivité de phytoplancton permettrait de capturer des centaines de millions de tonnes de CO₂ chaque année, soit l’équivalent de l’apparition soudaine de deux milliards d’arbres matures ».

« Sachant que le rôle des baleines est irremplaçable dans l’atténuation et la lutte contre les changements climatiques, leur survie devrait être intégrée dans les objectifs des 195 États qui ont signé l’Accord de Paris en 2015 », suggère donc l’analyse du FMI.

Qui plus est, l’organisation a attribué une « valeur monétaire » à chaque baleine, calculée en fonction des services écologiques et économiques rendus par ces animaux. « Notre estimation conservatrice évalue que chaque baleine vaut plus de deux millions de dollars, et donc plus de 1000 milliards de dollars pour l’ensemble des populations actuelles de grandes baleines ».

Protection accrue

L’organisation plaide donc pour la bonification des mesures de protection des grands cétacés, dont certaines populations sont toujours très menacées, et ce, même si la chasse commerciale est sous le coup d’un moratoire international depuis 1986. Le document souligne ainsi que les baleines qui nagent dans les océans du monde sont aujourd’hui victimes de collisions avec les navires, d’empêtrement dans des engins de pêche, de la pollution plastique et de la pollution sonore.

Le document ajoute toutefois que la protection de ces animaux, et en particulier des grands cétacés comme le rorqual bleu, le rorqual commun, la baleine à bosse et le cachalot, « a un coût ». Le FMI propose donc de créer des « mécanismes financiers », comme des « subventions » ou des « compensations », notamment pour soutenir les États plus pauvres, pour financer les mesures de protection des baleines. Le même genre de mécanisme devrait être envisagé pour des entreprises qui seraient touchées par les effets des mesures de protection des cétacés, comme celles du secteur du transport maritime.

Globalement, l’analyse insiste par ailleurs sur l’importance d’agir rapidement pour protéger davantage ces animaux, qui constituent « un bien public international ». « En raison des conséquences des changements climatiques ici et maintenant, il n’y a pas de temps à perdre pour identifier et mettre en place de nouvelles méthodes pour prévenir ou réparer les dommages [causés] aux écosystèmes. Cela est particulièrement vrai lorsque vient le temps d’augmenter les mesures de protection pour les baleines, afin que leurs populations augmentent rapidement », insiste le FMI.

« Accroître la protection des baleines [face aux] dangers posés par l’activité humaine fournira des bénéfices » climatiques bien concrets, conclut le FMI. « La nature a eu des millions d’années pour perfectionner sa technologie de capture de carbone basée sur les baleines. Tout ce que nous avons à faire, c’est de laisser les baleines vivre. »

Moratoire contesté

La protection des cétacés fait l’objet d’affrontements politiques depuis plusieurs années à la Commission baleinière internationale (CBI), entre partisans de la chasse et pays soutenant une meilleure protection. Le Japon a d’ailleurs décidé de quitter l’organisation à la fin de 2018, afin de reprendre la chasse commerciale dans l’océan Pacifique. La Norvège et l’Islande pratiquent également la chasse en rejetant le moratoire en vigueur, et ce, depuis plusieurs années. Le Canada, qui est entouré de trois océans et dont les eaux sont fréquentées par plusieurs espèces de cétacés, n’est pas membre de la CBI.
8 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 30 septembre 2019 07 h 16

    Sceptique

    Je ne suis pas expert, mais je doute que les cétacés puissent avoir un effet de piégeage du carbone aussi consiérable. Certains des chiffres avancés doivent être incorrects.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 septembre 2019 07 h 37

    Justin Trudeau: "Nous allons planter 2 milliards d'arbres."

    " Selon les données reprises par le FMI, "même une augmentation de 1% de la productivité de phytoplancton...soit l'équivalent de l'apparition soudaine de deux milliards d'arbres MATURES."" Il va falloir franchement aiguiser notre patience avec Justin, les arbres ne sont pas encore plantés! Alors pour la maturité...on repassera...

  • Martin Bouchard - Abonné 30 septembre 2019 11 h 30

    De l'anthropocentrisme à son comble!

    Protéger les cétacés et autres mamifères marins pour le respect de la vie devrait être un motif suffisant! Et bien, il semble que non, car on parle ici de protéger la vie humaine avant tout (le climat) dont l'apport des baleines serait indispensable!

  • Martin Bouchard - Abonné 30 septembre 2019 15 h 22

    L'anthropocentrisme fait des ravages!

    Protéger les cétacés pour-eux-mêmes, pour le bien-être animal et le respect du vivant, est-ce possible? Ou bien il faut toujours un motif en lien avec la survie de l'homme!

  • Bruno Charette - Abonné 30 septembre 2019 18 h 06

    Rien d'étonnant

    C'est de l'écologie 101! Les producteurs (la flore) nourissent les consommateurs (la faune); les consommateurs nourrissent les décomposeurs (champignons, bactéries); et les décomposeurs nourrissent les producteurs en rendant accessibles aux végétaux les nutriments qu'ils ont de besoin pour qu'ils les absorbent par les racines. Je ne comprends pas comment cette réalité puisse encore surprendre les gens: pas d'animaux, pas de plantes. Parlez au biologiste zimbabwéen Allan Savory du rôle des grands troupeaux d'herbivores sur la santé de la végétation. Parlez à Claude et Lydia Bourguignon, agronomes français, du rôle de la faune des sols dans la santé des terres cultivés. Allez-y! Googler ces trois scientifiques. Pas d'animaux, pas de plantes. C'est un système et tout fonctionne ensemble. Les animaux contribuent à produire l'oxygène et maintiennent bel et bien le climat, parce que pas d'animaux, pas de plantes. C'est un écoSYSTÈME.