Marée humaine pour le climat dans les rues de Montréal

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La foule bigarrée rassemblait beaucoup de jeunes et des familles, y compris de jeunes enfants.

La grande marche de la grève pour le climat a traversé Montréal.

C'est près d'un demi-million de personnes qui aurient défilé dans les rues de la métropole québécoise, selon les organisateurs, ce qui en ferait l'une des plus grandes manifestations de l'histoire du Québec. La police, de son côté, n'a pas fourni d'estimation.

Plusieurs élus, mais aussi différentes personnalités publiques, ont décidé de se joindre au cortège réclamant des gestes ambitieux afin de lutter contre la crise climatique.

La foule bigarrée rassemblait beaucoup de jeunes et des familles, y compris de jeunes enfants. Elle était de plus en plus compacte à l’approche du monument à sir George-Étienne-Cartier. De temps en temps quelqu’un croit apercevoir Greta Thunberg quelque part, il le crie («C’est elle!», «It’s her!») et les gens applaudissent. Le manège de la rumeur infondée se répète en attendant que la vraie de vraie héroïne du jour se pointe.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Vers 14h30, la queue de la manifestation est passée devant le monument central du parc Jeanne-Mance. La foule immense, historique, a commencé sa marche un peu après midi. Les gyrophares de quelques autopatrouilles suivent les derniers manifestants. L’espace vert retrouve son calme tandis que des clameurs montent du centre-ville où la foule est maintenant entassée.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Une équpée artistico-militante laisse des traces — non polluantes, évidemment — de la manifestation.

En queue de peloton, on pouvait aperçevoir une quinzaine de personnes au total, des jeunes, des très jeunes et des plus vieux, tous venus pour graffiter les rues de slogans réalisés aux pochoirs : « agir vite » ; « pas de planète B », un poing...

« On veut laisser des traces », explique-t-elle. En fait, les marques s’effaceront à la première pluie. Les slogans éphémères sont réalisés à la craie en aérosol, des canettes non nuisibles pour l’environnement. « On a vérifié. »

L’équipée artistico-militante ferme la marche, évidemment, puisqu’il faut un sol libre comme tableau d’exécution. Ses membres ont refusé de donner leur nom, mais ils ont accepté de se faire prendre en photo. Pour laisser des traces.

Le déplacement vers le parc du rassemblement s'est fait évidemment à pied ou en vélo. La Société de transport de Montréal (STM) offre gratuitement le transport toute la journée. Les Bixis sont aussi disponibles gratuitement et des centaines de vélos en libre-service s’accumulent à l’entrée sud du parc. 

La manifestation n’a évidemment pas fait que des heureux. Les automobilistes pris dans les bouchons à l’extérieur du large périmètre de sécurité prenaient leur mal en patience, tant bien que mal.

Une courte altercation a éclaté entre des manifestants et un couple à l’intersection des boulevards Rene-Lévesque et St-Laurent. La conductrice, sortie de son véhicule mal garé, venait d’expliquer à une policière qu’elle arrivait de Sherbrooke et qu’elle cherchait à se rendre à son hôtel, en vain, depuis plus d’une heure. Le passager criait aux manifestants qu’il est trop tard de toute manière, alors « à quoi bon faire la grève » et que « nous allons tous nous bouffer entre nous ».

Des policières ont calmé le jeu et chacun est reparti; les militants à pied, les automobilistes dans leur voiture.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir La manifestation n’a évidemment pas fait que des heureux, notamment chez les automobilistes.

Encore une fois, comme lors de nombreuses grandes grèves étudiantes, les participants se surpassent en inventivité pour accoucher de pancartes originales. Les « Vert l’infini et plus loin encore », « Jobbstrejk för Klimat », « Make the world Greta », « Non au suicide collectif », « Si seulement Legault embrassait notre nature comme il embrasse sa sœur », « Mettez vos culottes, sauvez la calotte », « Ce qui risque d’arriver a déjà commencé », « Vos choix, notre problème », « Changeons le système, pas la planète », « Maman, t’as raté ma planète » n'en sont que quelques exemples. Et puis ce slogan, assumé par une jeune femme : « Pubis et forêts, arrêtons de tout raser », avec des dessins de la solution en appui.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir

D’autres affiches réclament directement « un plan pour atteindre zéro émission » de gaz à effet de serre, « un new deal vert », ou encore la fin de projets d’énergies fossiles, comme Énergie Saguenay, de GNL Québec.

Plusieurs manifestants reprennent aussi les mots de la militante climatique Greta Thunberg, comme le « Comment osez-vous? » lancé lundi lors de l’ouverture du Sommet action climat de l’ONU, à New York.

Avant même de commencer, la grande marche pour le climat montrait déjà à quoi peut ressembler une de ces villes de l’ère de l’après-voiture (post-car city) comme on en voit maintenant s’affirmer en Europe. Le centre-ville de Montréal a des airs de La Haye ou de Copenhague ce matin. Les rues sont quasiment désertées par les véhicules à moteur et ils n’y circulent que des vélos et des piétons.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir La ville sans auto

Beaucoup convergeaient vers le parc Jeanne-Mance, point de ralliement des manifestants.

Ils sont venus en famille. Des familles de la Petite-Italie, sept personnes au total. Margaux a préparé la pancarte de ralliement. Elle a dessiné une terre en forme de cœur. Elle l'a couronnée, parce que c’est notre reine, dit-elle. «L’environnement, c’est mon domaine d’études», explique son père, Vincent Boisclair, qui travaille pour la Ville de Montréal en assainissement des eaux. «On veut laisser une planète viable à nos enfants et à leurs petits enfants», dit-il. Sa femme Kim Devault est de la marche elle aussi. La voisine Élodie Gelin et ses enfants également. «C’est important qu’ils soient sensibilisés aux problèmes environnementaux», conclut celle-ci.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Ils sont venus en famille. Trois familles de la Petite-Italie avec sept enfants au total. 

La marche de la montagne au fleuve sera guidée par Greta Thunberg, jeune militante suédoise qui lutte contre le réchauffement climatique. Elle a commencé seule sa Skolstrejk för klimatet (grève pour le climat), tous les vendredis, en novembre 2018.

Le départ montréalais a été donné vers midi. Matt Irvine était déjà assis sur les marches du monument à sir George-Étienne-Cartier un peu avant 10 h. Il est venu à Montréal de Hunstville en Ontario avec sa jeune fille de 7 ans, Alexa. Ensemble, ils ont préparé une petite pancarte colorée où apparaît une boule terrestre fondante sur un cornet. Le jeu de mots du slogan demande : « Make Earth Cool Again ».

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Matt Irvine était déjà assis sur les marches du monument à sir George-Étienne-Cartier un peu avant 10 h avec sa jeune fille de 7 ans, Alexa.

« Nous habitons à 6 heures et demie, explique Matt. Nous avons participé à une marche pour la terre dans notre ville la semaine dernière. Nous étions 60. » Il répète : « 6-0 », en expliquant qu’il a toujours été « frustré l’avidité des grandes corporations » et désolé par la crise climatique. « Je veux montrer à Alexa que même petit on peut faire une grande différence. »

Tammy-Lee et Mathys, deux jeunes de 16 ans, l’âge de Greta, sont venus seuls de la Rive-Sud, en profitant du transport en commun gratuit. Eux aussi attendaient sur les marches du monument. Leur commission scolaire (Marie-Victorin) n’a pas levé les cours, mais leurs parents ont autorisé leur absence pour engagement. « C’est notre futur qui est en jeu », résume Mathys.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Tommy et son chien Tylia

De son côté, Tommy est venu accompagné de quatre amis et de son chien, Tylia. «Je suis là pour la Terre», résume-t-il en expliquant avoir participé à ses premières grandes manifestations le mouvement du Printemps érable, en 2012.

En début de matinée, alors que la foule éparse commençait à peine à gonfler, on comptait presque davantage de policiers que de manifestants. Les hommes et les femmes en uniformes — les membres de la Sûreté du Québec en combinaisons kaki de combat — patientaient un peu partout dans et autour du grand parc, mais aussi dans un large périmètre allant du boulevard Saint-Joseph à la rue de la Commune, des rues Saint-Denis à Peel.

« Notre rôle c’est d’encadrer la manifestation, explique André Durocher, inspecteur du service des communications du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), interviewé devant quatre collègues cavaliers, en face du monument. « Notre rôle c’est aussi d’assurer la sécurité des participants, par exemple en créant des corridors d’urgence pour venir en aide aux personnes qui auraient besoin d’assistance, à la suite d’un malaise par exemple. »

L’inspecteur Durocher propose une allégorie du Slinky, jouet extensible comme un ressort. « Compte tenu du nombre de manifestants, on va devoir élargir ou rétrécir notre présence. » Il ne veut pas préciser combien d’effectif sont sur le terrain (« Je vais juste dire : beaucoup »), mais termine en disant que si la manifestation doit commencer vers midi, bien malin qui peut dire quand elle se terminera.

« Ça fait 33 ans que je suis au service de police. J’en ai géré des manifestations. Si on a le nombre de participants prévu, ce sera une des plus grosses jamais vues. »

À Montréal, la manifestation doit débuter au pied du mont Royal, sur l’avenue du Parc. Les marcheurs, qui devraient être au moins plusieurs dizaines de milliers, selon les prévisions des organisateurs, défileront ensuite au centre-ville, notamment sur la rue Sherbrooke et le boulevard René-Lévesque, avant de terminer leur parcours dans le Vieux-Montréal.

Plusieurs fermetures de rues sont donc à prévoir au centre-ville, selon les autorités municipales. La Société de transport de Montréal a déjà indiqué que le réseau du métro sera accessible gratuitement, tandis que le service de vélo partage BIXI sera gratuit de 9 h à 15 h.

Greta à Montréal

La mobilisation, qui se prépare depuis plusieurs mois à Montréal et dans d’autres villes de la province, dont Québec, s’inscrit dans le mouvement des grèves du vendredi pour le climat initié l’an dernier par la jeune militante suédoise, Greta Thunberg.

Celle-ci est d’ailleurs présente à Montréal pour cette grande marche, à laquelle le premier ministre Justin Trudeau entend participer. « J’ai hâte de marcher demain avec des milliers de Canadiens à Montréal […] pour défendre l’environnement », a-t-il annoncé jeudi, lors d’un arrêt de sa campagne électorale.

Les chefs des principaux partis politiques canadiens ont aussi confirmé leur participation à la manifestation de Montréal, à l’exception du conservateur Andrew Scheer.

Plusieurs milliers d’étudiants devraient prendre part à cette manifestation. Des cégeps et des universités ont d’ailleurs annoncé la levée des cours pour la journée. Des syndicats ont aussi décidé de prendre part au mouvement, de même que certains commerces, qui fermeront leurs portes pour l’occasion.

« Comment osez-vous »

La mobilisation de ce vendredi survient au terme d’une semaine où la crise climatique a été au cœur de l’actualité, notamment en raison du Sommet Action Climat qui s’est tenu à New York lundi.

Ce sommet, initié par le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a surtout été marqué par la prise de parole de Greta Thunberg. « Les gens souffrent, les gens meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent. Nous sommes au début d’une extinction de masse et tout ce dont vous pouvez parler, c’est d’argent et de contes de fées de croissance économique éternelle. Comment osez-vous ? », a-t-elle lancé à la tribune des Nations unies.

« Les jeunes commencent à comprendre votre trahison. Les regards des générations futures sont tournés vers vous. Et si vous choisissez de nous trahir, nous ne vous pardonnerons jamais. Nous ne vous laisserons pas vous en sortir », a-t-elle également dit, dans un discours empreint d’émotion et devenu rapidement viral sur le Web.

Mercredi, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) a aussi publié un nouveau rapport qui conclut que le recours massif aux énergies fossiles a déjà irrémédiablement affecté les océans de la planète, les glaciers, les banquises et le pergélisol.

Le GIEC prévient en outre que les répercussions pour la vie sur Terre seront bien pires au cours des prochaines décennies, à moins de réduire de façon draconienne les émissions de gaz à effet de serre imputables à l’activité humaine.