Portraits de Québécois engagés

Que soit par de petits gestes ou de grands, par des actions quotidiennes ou ponctuelles, un grand nombre Québécoises et Québécois s’engagent dans la lutte contre les changements climatiques. En ce jour de grande manifestation, Le Devoir vous présente sept citoyennes et citoyens qui se mobilisent, à leur façon, pour la planète.

COMPENSER

Laurence Lafond-Beaulne, Montréal

C’est en tournée, après un spectacle, lorsqu’elle a constaté que quinze bouteilles d’eau entamées traînaient sur la scène sans qu’on sache à qui elles appartenaient, que Laurence Lafond-Beaulne du duo Milk n’Bone, a décidé qu’il était temps d’agir. « Ça doit faire environ trois ans », dit-elle, jointe au téléphone en France, qu’elle fait partie d’un projet avec le Cirque du Soleil. En tournée, dit-elle, les artistes se déplacent beaucoup, mangent à l’hôtel et vont au restaurant. Ce faisant, ils font monter le compteur d’émissions de gaz à effet de serre.

« Je cherchais des outils pour faire des changements, mais il n’y a rien qui existait », raconte-t-elle. Avec deux autres citoyennes écoresponsables et engagées qui partagent ses préoccupations, Caroline Voyer et Aurore Courtieux-Boinot, elle fonde ACT, Artistes citoyens en tournée.

« Le but, ça n’est pas de devenir fou », dit Laurence Lafond-Beaulne. « En ce moment, je suis en France pour travailler. C’est évident que je ne peux pas venir en bateau comme Greta Thunberg ».

ACT est par contre en train de mettre au point un calculateur, idéalement gratuit, d’émissions de gaz à effet de serre. Cet outil permettrait aux artistes de calculer leurs émissions de gaz à effet serre et de racheter, s’ils le souhaitent, des crédits compensatoires auprès d’entreprises vertes.

Au premier niveau, ACT suggère aussi aux artistes d’emporter des gourdes, contenants et ustensiles avec eux pour éviter le gaspillage, de demander à l’avance l’installation de stations d’eau potable dans les loges où ils se rendent. Les artistes plus engagés peuvent réclamer des menus végétariens, proposer des codes de téléchargements plutôt que des CD, ou favoriser la location de voitures électriques.

Reste que le covoiturage est difficile à établir en tournée « parce que tout le monde ne voyage pas en même temps », dit Laurence Lafond-Beaulne. Le tout se fait évidemment sur une base volontaire. « On n’a pas de critères [d’admission], dit-elle. On veut juste rassembler des gens qui s’engagent à faire mieux ».

INFORMER

Mickaël Carlier, Montréal

Pour Mickaël Carlier, président fondateur de Novae, « média de l’économie positive et engagée », l’épiphanie pro-environnementale est venue avec la grande conférence sur les changements climatiques à Montréal, sa ville d’adoption, en 2005. Plus de 150 pays s’y étaient engagés à entreprendre des négociations officielles pour des réductions obligatoires des émissions de gaz à effet de serre au-delà des engagements du protocole de Kyoto.

« C’est là que j’ai commencé à m’informer davantage sur ce que voulaient dire les changements climatiques, et surtout sur ce que ça voulait dire potentiellement pour les entreprises, raconte-t-il. On parlait des États et de la société civile, mais moi, venant plus du monde des affaires, j’ai voulu travailler pour un média spécialisé sur ces questions. Comme il n’existait pas, ce média-là, je l’ai inventé. »

Français d’origine (« vous l’entendez à mon accent »), il a fait là-bas des études en commerce puis s’est spécialisé en communications. En arrivant à Montréal en 1999, il a d’abord travaillé dans le milieu des communications et des médias. Il avoue que son monde, celui des entreprises, l’a reçu un peu « comme un ovni », avec ses nouvelles idées vertes et sa défense du développement durable.

Au lieu de critiquer les mauvaises pratiques, M. Carlier a eu la très bonne idée de miser sur des exemples concrets québécois. Le site Novae. ca en regorge. Cette semaine, on y croisait une machine de l’Université de Sherbrooke pour nettoyer les plages et une présentation de l’agriculture aquaponique.

« Quinze ans plus tard, on a créé une communauté autour de cette économie positive et engagée. Aujourd’hui, on a des événements, des conférences, une infolettre, un prix, un site, tout un écosystème de professionnels qui veulent avancer. Évidemment, la sensibilisation a beaucoup changé au fil des années. On parle d’innovation. Si les entreprises veulent survivre, elles doivent intégrer tous les nouveaux paramètres. Et on côtoie maintenant autant des ONG que des grandes entreprises ou des start-ups. » M. Carlier sera avec ses employés dans la rue vendredi avec ses employés.

LUTTER

Nicholas Ouellet, Val-d’Or

Nicholas Ouellet a passé ses étés d’enfance dans le bois. « J’ai vu la beauté de la nature dès mon plus jeune âge », se souvient-il. De cette proximité est né un profond désir « de devoir protéger », de s’assurer que cette beauté ne se réduise pas en un lointain souvenir.

« On a le pouvoir de changer les choses », dit-il, sans l’ombre d’un doute dans la voix.

À l’adolescence, Nicholas Ouellet mobilise ses voisins contre la possible destruction d’un territoire forestier dans son quartier. Il signe alors une première victoire, qui galvanise son engagement.

Les causes s’alignent ensuite. Il milite en 2010 contre l’instauration d’une mine de niobium à Oka, marche en 2011 de Rimouski à Montréal dans le cadre de la campagne « Moratoire d’une génération » contre l’exploitation des gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, chausse une nouvelle fois ses souliers en 2014 en marchant 34 jours de Cacouna à Kanesatake pour protester contre le projet Énergie Est de TransCanada et contre l’inversion de la ligne 9B d’Enbridge, et organise en 2016 un tour de la Gaspésie à pied pour s’opposer à l’exploitation des hydrocarbures.

Le projet de gazoduc de l’entreprise Gazoduq (un projet directement lié à celui de l’usine Énergie Saguenay, de GNL Québec) est aujourd’hui dans sa mire.

« Chaque fois qu’on s’implique comme citoyen, que les investisseurs de ces projets voient qu’il y a de la résistance, qu’il n’y a pas d’acceptabilité sociale, il y a le potentiel qu’ils retirent leurs jetons », croit le jeune homme de 27 ans. « C’est en raison de la mobilisation citoyenne que le projet Énergie Est a été abandonné », insiste-t-il.

Une mobilisation qui ne doit pas édulcorer le leadership attendu du gouvernement, tonne Nicholas Ouellet.

« Je suis tanné qu’on remette ça entre les mains des individus. Il faut avoir des réglementations sévères même si elles sont impopulaires. Il faut agir, il faut foncer, sinon ce sera trop tard. »

Aujourd’hui avocat dans la région de Val-d’Or, Nicholas Ouellet souhaite « allier » ses compétences juridiques aux causes qu’il défend. « Notre force [aux citoyens] vient de notre capacité à nous rassembler, à mettre en commun notre expertise. On a tous quelque chose à apporter », dit-il. Et l’action est un magnifique moyen de lutter contre l’écoanxiété.

« Je ne suis pas anxieux, parce que j’agis », assure-t-il.

DURER

Saad Sebti, Montréal

Saad Sebti vend des ordinateurs et pourtant, on ne peut pas trouver plus écolo. C’est que les appareils en question sont tous usagés mais reconditionnés par les soins d’apprentis techniciens formés par la compagnie Insertech de Montréal.

« Il y a un impact réel pour les jeunes et pour la communauté, dit M. Sebti coordonnateur marketing et développement d’Insertech. Nous offrons un accès abordable à la technologie et nous avons un impact environnemental réel en prolongeant la vie des appareils. »

Insertech a été fondée en 1998 comme entreprise d’insertion sociale spécialisée en informatique. Elle aide des jeunes à accéder au marché du travail en leur fournissant une formation et de l’expérience pratique. Au total, en deux décennies, plus de 1200 personnes y ont été formées en réparant environ 185 000 appareils, surtout des ordis mais aussi un tas d’autres cossins électroniques.

Saad Sebti y travaille depuis 2012. « J’ai de l’expérience en marketing, j’ai développé des sites web, j’ai aussi un parcours en entrepreunariat, explique-t-il. J’ai décidé un jour de me réorienter en intégrant une entreprise qui réponde à mes valeurs sociales et environnementales, vraiment axée sur le développement durable. Je suis sensibilisé à ces problèmes depuis longtemps. J’ai toujours eu une fibre écolo. Je suis vraiment très, très content d’avoir trouvé Insertech où j’ai vraiment trouvé mon X, comme on dit. »

La lutte contre l’obsolescence s’y fait également par l’entremise de cours de formation en informatique pour le grand public et d’ateliers de réparation d’appareils des particuliers. « L’idée, c’est d’encourager la consommation responsable, dit M. Sebti. Les plus grands problèmes environnementaux se produisent en amont, avec la fabrication constante de nouveaux appareils. »

Il sera à la marche ce vendredi avec d’autres employés permanents d’Insertech et des jeunes en formation.

NOURRIR

Dorian Zéphyr, Montréal

C’est après avoir vécu de gros problèmes de hanches que Dorian Zéphyr a décidé d’opter pour un régime sans produits laitiers. « J’étais censé me faire opérer et un cousin m’a parlé de l’intolérance au lactose. Deux semaines plus tard, je n’avais plus rien et j’ai annulé l’opération », raconte-t-il. Quant à la viande, il a arrêté d’en consommer quand il était étudiant, tout simplement « parce que ça coûtait cher ».

Quelques années, plus tard, il est copropriétaire du 5e, un restaurant végane, zéro déchet et écoresponsable adjacent à une épicerie tout aussi zéro déchet, rue Wellington à Verdun.

Au 5e, le « bacon » est fait de « tempeh », et le « faux mage » de tapioca. Les clients peuvent prendre un café à emporter dans leur propre tasse, ou dans un pot maison réutilisable. On y met du lait d’origine végétale seulement. Les serviettes de table sont en tissu.

« Pour nous, l’idée c’est faire le minimum de déchets qui vont à la poubelle, de diminuer compost et recyclage, et de ne pas fournir de déchets potentiels à notre clientèle, donc pas de contenant, ni compostable, ni recyclable ou jetable, poursuit Dorian. C’est le réutilisable avant tout ». Seule exception, les tickets de caisse, dont le gouvernement exige l’usage.

Au début, le virage végétal de Dorion Zéphyr était lié à des raisons de santé. Ensuite, c’est l’environnement qui a pesé dans la balance. Puis, les choix ont aussi été motivés par la compassion pour les animaux.

Il y a bien évidemment des choses qui ne peuvent pas s’acheter localement. C’est le cas du café, par exemple, que les artisans du 5e choisissent cependant torréfié le plus près et avec le moins d’intermédiaires possible. À l’épicerie Loco, où le 5e s’approvisionne en général, les produits en vrac sont étiquetés selon leur provenance. On sait si l’on achète des pâtes faites à Lac-Mégantic, ou des bananes sucrées des Philippines.

Manger consciencieusement demande des sacrifices, cela coûte plus cher en général. Dorian Zéphyr et son copropriétaire Vincent Dessureault sont ravis que la clientèle demeure au rendez-vous.

SE REBELLER

François Léger Boyer, Montréal

« Je vais me battre pour la vie jusqu’à ce que j’en sois plus capable », laisse tomber François Léger Boyer. « C’est ça qu’il faut que je fasse. »

Les paroles sont graves, lourdes. Le ton du trentenaire est pourtant calme et serein. « Le système démocratique a failli à apporter une solution au problème de l’urgence climatique », explique-t-il.

Le combat qu’il dit aujourd’hui mener, c’est celui d’assurer la survie de l’Humanité. Il y consacre ses journées, ses soirées, y aligne les heures sans les compter. L’hiver dernier, avec une poignée de militants, François Léger Boyer lançait la branche montréalaise du collectif Extinction Rebellion, un groupe, né à Londres quelques mois plus tôt, qui prône la désobéissance civile dans l’espoir de réveiller les gouvernements.

Un tournant plus radical dans son implication militante que François Léger Boyer a effectué après avoir passé six ans chez Greenpeace. Une organisation qu’il juge aujourd’hui trop rigide pour répondre à l’urgence climatique.

« Ça fait 30-40 ans qu’on essaye de faire des pétitions, des marches, du lobbying. Il faut qu’on arrête de coopérer avec un système qui n’écoute pas », dit-il, tranchant.

Dans les derniers mois, des membres d’Extinction Rebellion se sont enchaînés aux portes du bureau du premier ministre dans la métropole et ont littéralement collé leurs mains dans la salle où se réunissait à Montréal l’Association pétrolière et gazière du Québec.

« Ça fait du sens aujourd’hui d’utiliser des moyens de pression plus radicaux », avance-t-il, rappelant que malgré le consensus de la communauté scientifique face à l’existence du réchauffement climatique, le gouvernement Trudeau vient d’acheter un pipeline. « C’est rendu une bataille. »

Une bataille qui doit être nourrie par l’implication des citoyens, estime-t-il. « On peut changer les choses. Il suffit qu’une minorité arrête de coopérer pour que le système soit déstabilisé. »

Un pouvoir que les Québécois doivent exercer, croit François Léger Boyer, citant au passage les paroles d’Étienne de La Boétie : « Soyez donc résolus à ne plus servir, et vous serez libres »…

CROIRE

Clara Boulianne, Rimouski

Clara Boulianne a fait le virage dernièrement, il y a tout juste un an. « Avant, je me disais que ça n’aurait pas d’impact que je fasse des efforts. »

Puis l’idée a fait son chemin, petit à petit. À coups de publications lues sur les réseaux sociaux et de discussions entre amis. « Je me suis dit “Pourquoi j’essayerais pas ça, moi aussi, de faire des petits changements, un par un” », raconte-t-elle depuis Rimouski.

En quelques mois, la jeune femme de 22 ans et son conjoint ont fait fondre la taille de leur poubelle. D’un sac de 21 litres rempli quotidiennement, le couple ne sort plus qu’une poubelle du même format tous les 50 jours. Une démarche que Clara Boulianne préfère associer au principe du low waste plutôt que du zéro déchet. « Je fais le plus d’efforts que je peux, mais c’est un long processus. »

À son tour aujourd’hui, la jeune femme partage son expérience sur les réseaux sociaux, pour que la force du nombre transforme ces petits gestes du quotidien en un véritable baume pour l’environne

Dans un effort de cohérence, Clara Boulianne tente aussi de réduire au maximum les déchets qu’elle produit dans le cadre de son travail. Un défi colossal, puisqu’elle est tatoueuse. Dans cet univers gavé aux tubes en plastique, aux aiguilles et instruments stérilisés, la protection de l’environnement est souvent réduite à un désir pieux. « Je suis limitée dans les choix que je peux faire », convient-elle.

Mais quelques options commencent à poindre. Certains produits peuvent être achetés dans de plus gros formats et des plastiques pour recouvrir les instruments sont désormais fabriqués à base de plantes. « Ça reste minime, les changements que je peux faire, mais c’est important au moins de s’informer et d’encourager ces options », souligne-t-elle.

La route sera longue avant de panser la Terre, souffle-t-elle.

« Je sais que ça ne va pas changer le monde ce que je fais, mais au moins, ma conscience est apaisée. »