Les océans et les glaciers au seuil de l’abîme climatique

Tout indique que les maux qui frappent les océans risquent en outre de s’aggraver au cours des prochaines décennies.
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse Tout indique que les maux qui frappent les océans risquent en outre de s’aggraver au cours des prochaines décennies.

Le recours massif aux énergies fossiles a déjà irrémédiablement affecté les océans de la planète, les glaciers, les banquises et le pergélisol. Mais les répercussions pour la vie sur Terre seront bien pires au cours des prochaines décennies, à moins de réduire de façon draconienne les émissions de gaz à effet de serre imputables à l’activité humaine.

Tel est le constat d’un nouveau « rapport spécial » du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui porte sur les océans et la cryosphère (calottes glaciaires, banquises, glaciers, pergélisol). Ce rapport, consulté sous embargo par Le Devoir et qui est publié ce mercredi matin, a été rédigé par une centaine de chercheurs qui ont appuyé leur analyse sur près de 7000 publications scientifiques.

« Les océans de la planète et la cryosphère ont encaissé le coup des changements climatiques depuis des décennies, et les conséquences pour la nature et l’humanité sont étendues et sévères », résume la vice-présidente du GIEC, Ko Barrett. « Les changements rapides dans les océans et les parties gelées de notre planète forcent les citoyens des villes côtières jusqu’aux zones reculées de l’Arctique à modifier fondamentalement leurs modes de vie », ajoute-t-elle.

Les données inscrites dans le rapport, approuvé mardi par les représentants de 195 gouvernements, mettent ainsi en lumière les effets négatifs des bouleversements du climat pour les océans, qui recouvrent plus de 70 % de la superficie de la planète.

Ces océans, qui absorbent pas moins de 90 % de la « chaleur excessive » provoquée par l’activité humaine (et jusqu’à 30 % des émissions mondiales de CO₂), sont déjà frappés de divers maux aux conséquences « potentiellement irréversibles » : acidification, vagues de chaleur, extinction des récifs de corail, diminution des taux d’oxygène et réduction de la circulation des nutriments essentiels à la vie marine. Tous ces phénomènes « affectent déjà la distribution et l’abondance de la vie marine dans les zones côtières, en haute mer et dans le fond des océans », constate le GIEC.

Insécurité

Tout indique que les maux qui frappent les océans risquent en outre de s’aggraver au cours des prochaines décennies. « Une diminution de la biomasse globale des communautés animales, de leur production et du potentiel de prises des pêcheries, ainsi que des changements dans la composition des espèces est prévue au cours du XXIe siècle dans les écosystèmes des océans, de la surface jusqu’aux fonds marins, quel que soit le scénario des émissions [de gaz à effet de serre] », prévient le GIEC.

Le rapport fait notamment état d’une possible chute de 20 à 24 % du potentiel des pêcheries, un phénomène qui vient s’ajouter à un effondrement de la plupart des stocks de poissons, en raison de la surpêche mondiale.

Cette situation devrait avoir des retombées sur les centaines de millions d’êtres humains qui dépendent directement des ressources de la mer. « Les futurs changements dans la distribution des poissons, ainsi que le déclin de leur abondance et du potentiel de captures imputables au changement climatique devraient affecter les revenus, les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire des communautés qui dépendent de ces ressources », peut-on lire dans le document.

Les changements rapides dans les océans et les parties gelées de notre planète forcent les citoyens des villes côtières jusqu’aux zones reculées de l’Arctique à modifier fondamentalement leurs modes de vie

Dans plusieurs cas, ces communautés, souvent côtières, subiront en même temps les conséquences néfastes de la montée du niveau des océans. Déjà, le niveau a progressé de 15 centimètres au cours du XXe siècle. Le GIEC anticipe toutefois une hausse continue « pendant des siècles », qui pourrait atteindre dans un premier temps 30 à 60 centimètres d’ici 2100, et ce, même si le réchauffement est limité à 2 °C. La hausse risque de dépasser « un mètre » si le réchauffement atteint les 3 °C, ce qui est actuellement le minimum prévu, en raison de la faiblesse des engagements des pays signataires de l’Accord de Paris.

« Au cours des dernières décennies, le rythme de la hausse du niveau des océans s’est accéléré, en raison de l’apport en eau provenant de la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, mais aussi de la fonte des glaciers et de l’expansion thermique des océans qui se réchauffent », résume Valérie Masson-Delmotte, vice-président d’un groupe de travail du GIEC.

Réfugiés

Déjà, le Groenland perd chaque année plus de 278 milliards de tonnes de glace, contre 155 milliards de tonnes pour l’Antarctique. Et dans le cas du continent Antarctique, la fonte de la glace qui se poursuivra inexorablement « a le potentiel de conduire à une hausse de plusieurs mètres au cours des prochains siècles ».

Dans le cas des plus petits glaciers qu’on retrouve en Europe centrale, en Asie, en Amérique du Sud et en Scandinavie, ils devraient perdre 80 % de leur masse actuelle d’ici 2100, avec une disparition annoncée sans mesures draconiennes de réduction des gaz à effet de serre. Le GIEC estime que ce déclin aura notamment un impact sur l’apport en eau pour plusieurs régions où elle est essentielle pour l’agriculture.

Ultimement, la montée du niveau des océans devrait provoquer une dégradation accélérée des milieux côtiers, une amplification de l’effet des tempêtes et des fortes marées, mais aussi un recul des côtes. Ces phénomènes risquent d’affecter des centaines de millions de personnes au cours des prochaines décennies. Les habitants des zones côtières, qui sont aujourd’hui plus de 680 millions, devraient être plus d’un milliard en 2050. « Des millions de personnes » pourraient donc être forcées de quitter ces régions, à titre de réfugiés climatiques.

Les scientifiques plaident donc, de nouveau, pour une réduction sans précédent des émissions mondiales de gaz à effet de serre. « Si nous y parvenons, les conséquences pour les citoyens et leurs moyens de subsistance représenteront certes un défi, mais celui-ci sera potentiellement plus gérable pour ceux qui sont les plus vulnérables », affirme le président du GIEC, Hoesung Lee.

Les scientifiques du climat se questionnent cependant sur l’incidence attendue de la fonte du pergélisol, qui doit se poursuivre et s’accélérer « pour le siècle à venir, et au-delà ». Or, souligne le rapport, le pergélisol des régions nordiques « contient de 1400 à 1600 milliards de tonnes de carbone », soit « près du double du carbone actuellement dans l’atmosphère ». Si cette véritable « bombe » climatique composée en bonne partie de méthane est amorcée, il pourrait être impossible de limiter le réchauffement.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 25 septembre 2019 07 h 34

    La fonte de l'Antarctique

    La fonte du gigantesque glacier Thwaites dans l'Antarctique ouest préoccupe les scientifiques, en particulier le travail de sape souterrain qui était passé inaperçu. S'il se détachait, la crûe des eaux serait conséquente. L'eau s'infiltre progressivement entre le glacier et les pics rocheux sur lesquels il repose hâtant sa fonte. Cf. «Le géant Thwaites va-t-il fondre ?» Pour la science, #502, 29 juillet 2019.

    Les mesures précises sur l'Antarctique sont plus récentes et les négationistes se sont infiltrés dans les interstices. L'Antarctique diffère de l'Arctique qui est entouré de continents qui se réchauffent. Le cycle de fontes est différent et beaucoup plus variable en Antarctique selon les saisons. L'étendue des glaces en février 2019 (l'été austral) était sous la moyenne de 1981–2010. La glace s'étend en hiver. Les variations ne semblent pas dramatiques, ce que les négationistes exploitent, jusqu'à ce qu'on tienne compte de l'épaisseur de la glace. En Arctique, l'épaisseur de la glace dans la période d’extension atteint 3 à 4 mètres alors qu'en Antarctique, elle n'atteint qu'au maximum un mètre. L'extension apparente est due au fait que l'Antarctique n'est pas entouré de continent se réchauffant. La glace plus mince alors peut s'étendre plus loin. Cf. «Understanding climate: Antarctic sea ice extent», mai 2019, NOAA.

  • François Beaulé - Abonné 25 septembre 2019 07 h 56

    L'atmosphère et les océans

    Ils forment la majeure partie de la biosphère et sont en interaction constante. Ils n'appartiennent à aucun État et aucune organisation politique n'a le pouvoir et la responsabilité de les protéger. Les États sont souverains sur leur territoire terrestre et, jusqu'à maintenant, rien ni personne n'a de contrôle sur les États qui rejettent des polluants dans l'atmosphère et dans les océans.

    Voilà le problème politique fondamental qui empêche l'humanité de protéger l'atmosphère et les océans dont sa survie dépend.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 septembre 2019 08 h 50

      La Fondation Cousteau, il y a plusieurs décennies, avait sorti un rapport qui m'avait impressionné: Une Charte des futures générations, qui comprenait l'atmosphère et les glaciers.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 septembre 2019 09 h 04

      J'ai fait erreur: c'était une " Politique globale des océans", qui compenait une Charte des droits des futures générations, l'écoan, l'atmosphère et les glaciers.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 25 septembre 2019 08 h 39

    ALARMISTE? VRAIMENT?

    Qu'on ne vienne surtout pas dire que les rapports du GIEC sont alarmistes! Au contraire, il est logiquement réaliste qu'ils sous-estiment la réalité. Les écosystèmes sont d'une complexité infinie, que même l'Intelligence Artificielle n'ezt pas en mesure de computer. Les scientifiques élaborent les modèles qu'ils peuvent pour faire des prédictions, mais on peut certainement penser que dans ceux-ci, il y a un million de facteurs qu'ils oublient ou auxquels ils ne pensent pas. Il faut donc s'attendre à ce que les catastrophes qui s'en viennent seront bien plus graves que ce que ces prédictions soi-disant alarmistes annoncent.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 septembre 2019 08 h 54

    Une blague à la Trump

    Si vous n'êtes pas Asperger, je ne vous lis pas!