L’inaction d’Ottawa menace la morue d’extinction

La morue a fait l’objet d’une pêche commerciale intensive pendant plusieurs décennies, ce qui a conduit à un déclin marqué de l’espèce.
Photo: Marcel Mochet Agence France-Presse La morue a fait l’objet d’une pêche commerciale intensive pendant plusieurs décennies, ce qui a conduit à un déclin marqué de l’espèce.

Même si ses propres scientifiques ont conclu il y a de cela près de 10 ans que les populations de morue du golfe du Saint-Laurent sont « en voie de disparition », le gouvernement fédéral n’a toujours pas statué sur la pertinence d’inscrire ce poisson sur la liste des espèces en péril, a appris Le Devoir. Une des populations serait désormais condamnée à l’extinction, constatent aujourd’hui les spécialistes de ce poisson jadis très abondant.

Cosignataire du plus récent avis scientifique sur le sujet, le biologiste de Pêches et Océans Canada Daniel Ricard estime que toutes les données récoltées au cours des dernières années militent en faveur d’une inscription à la Loi sur les espèces en péril. Ce processus mènerait à l’élaboration d’un « programme de rétablissement » et d’un « plan d’action » pour l’espèce.

« Si la situation qu’on observe maintenant n’est pas suffisante pour que ça ait lieu, je ne vois pas ce [qu’on peut] documenter de plus en tant que scientifiques », fait-il valoir, en entrevue au Devoir. « Si vous parlez avec certains de mes collègues, il y a un peu une exaspération », ajoute-t-il. « On se sent pris au dépourvu, mais nous ne prenons pas les décisions. »

Il existe deux populations distinctes de morues dans le golfe du Saint-Laurent, soit celle du sud du golfe et celle du nord. Dans les deux cas, les stocks ont fait l’objet d’une pêche commerciale intensive pendant plusieurs décennies, ce qui a conduit les deux populations vers un déclin marqué, suivi de moratoires sur la pêche ou encore de limites très sévères quant aux prises annuelles.

Malgré ces mesures, aucune des deux populations ne s’est rétablie au cours des dernières années. Au contraire, le déclin s’est poursuivi, si bien que le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a classé en 2010 les deux populations comme étant « en voie de disparition », soit le statut le plus critique avant celui d’espèce « disparue du pays ».

Dans le cas de la morue du nord du golfe, le COSEPAC a insisté sur le « déclin » très marqué des morues adultes, soit celles en mesure de se reproduire. Dans le cas de la morue du sud du golfe, le plus récent avis scientifique de Pêches et Océans Canada, publié à la fin du mois d’août, va encore plus loin, en insistant sur l’« extinction » probable de la population.

Selon ce qu’explique Daniel Ricard, l’abondance de la morue dans le sud du golfe (calculée en termes de « biomasse de stock reproducteur »), représente aujourd’hui à peine 4 % de ce qu’elle était dans les années 1980. Et tout indique que le déclin se poursuivra au cours des prochaines années.

M. Ricard souligne que cette absence de rétablissement est directement liée à la prédation du phoque gris, responsable de la très forte mortalité chez les morues adultes. « Le taux de reproduction de la morue est très bon. Donc, le potentiel de rétablissement existe. Mais les individus ne vieillissent pas. Si la population était en santé, elle pourrait soutenir la prédation du phoque. La mortalité naturelle pourrait être d’environ 20 % par année, alors que, présentement, la mortalité se situe entre 55 et 65 %. »

Selon le biologiste, « la situation est critique », mais elle est bien connue des autorités fédérales depuis déjà quelques années.

Ottawa attend

Le gouvernement a-t-il l’intention d’accorder un « statut » aux deux populations de morues du golfe en vertu de la Loi sur les espèces en péril, comme le recommande le COSEPAC depuis près de 10 ans ? « En ce qui concerne la morue, une décision finale du ministère n’a pas encore été prise et l’espèce sera réévaluée par le COSEPAC en 2020 », explique Pêches et Océans Canada, en réponse aux questions du Devoir.

Par courriel, le ministère a aussi indiqué que « l’inscription d’une espèce aquatique à la Loi sur les espèces en péril est le résultat d’un processus qui compte plusieurs étapes », dont « une analyse qui inclut l’évaluation du potentiel de rétablissement de l’espèce, l’analyse socio-économique et des consultations publiques ».

Pêches et Océans Canada a également précisé qu’en vertu de la Loi sur les pêches, il est déjà interdit de cibler la morue du sud du golfe. « Une allocation de 300 tonnes est attribuée annuellement pour les prises accessoires capturées dans d’autres pêches », souligne le ministère.

Pour le biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs Québec, le fait d’accorder finalement un statut aux populations de morues du golfe aurait le mérite d’enclencher « un processus de planification du rétablissement et un plan d’action concret pour atteindre des objectifs ».

Phoques ciblés ?

Cela étant dit, Daniel Ricard rappelle que, selon les données scientifiques disponibles, il faudrait réduire substantiellement le cheptel de phoques gris pour espérer stopper le déclin de la morue du sud du golfe. Un tel projet pourrait s’avérer complexe, selon lui. « Comment pourrait-on faire cela ? Et quelle serait la perception à l’échelle internationale ? »

Selon le plus récent avis scientifique fédéral sur la morue, une réduction marquée des pinnipèdes pourrait également « engendrer des effets indirects non anticipés sur la morue, tels que l’augmentation de l’abondance de compétiteurs ou d’autres prédateurs de la morue ».

Tant à Québec qu’à Ottawa, aucune décision n’a encore été prise concernant des mesures pour augmenter les captures de phoques gris dans le golfe du Saint-Laurent, et ainsi réduire la prédation sur les morues.

« Un groupe de travail gouvernemental et industriel a été créé pour promouvoir et faire progresser le développement durable et humain de la pêche au phoque gris », a simplement indiqué le cabinet du ministre de Pêches et Océans Canada, Jonathan Wilkinson.

À Québec, aucune décision n’a été prise concernant un projet de réouverture de la chasse sur l’île Brion, située près des Îles-de-la-Madeleine. « Nous aurons l’occasion d’annoncer une décision en temps et lieu », a indiqué le cabinet du ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 septembre 2019 01 h 16

    quel gâchis produit par des gens aveuglés par leur propre mansuétude

    que dire de plus sinon que c'est un dossier occupé par des gens qui se foutent bien des conséquences

  • Serge Lamarche - Abonné 10 septembre 2019 03 h 30

    Un abus en encourage un autre

    Je trouve que de suggérer de tuer les phoques gris est une récompense aux tueurs d'animaux pour avoir tué trop d'animaux. 50% de tous les animaux de la terre ont disparu en 100 ans? Pas surprenants. On peut éliminer les 50% qui restent en 50 ans et manger du Soleilvert après.

  • Jean Lacoursière - Abonné 10 septembre 2019 06 h 48

    C'est pourtant si délicieux...

    ...la viande de phoque gris.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 septembre 2019 06 h 50

    Une proposition modeste

    Si je lis correctement ce texte, la surpèche expliquerait le déclin de la morue avant le moratoire, mais c’est la prédation du phoque gris qui en serait responsable depuis la levée de ce moratoire.

    Au lieu, d’autoriser la chasse au phoque — ce qui soulèverait de vives oppositions en Europe — pourquoi ne pas louer d’immenses chalutiers qui captureraient un grand nombre de phoques gris du golfe et qui les libèreraient secrètement dans les bancs de poissons au large des côtes européennes ?

  • Claude Bariteau - Abonné 10 septembre 2019 06 h 54

    L'indécision est une décision.

    Il y a près de 50 ans, j'ai « jiggé » des morues aux Îles de la Madeleine. La ressource était abondante. Vingt ans plus tard, c’était une technique des temps passés, car la morue se faisait rare.

    Là, vous écrivez que la décision de ne pas décider de protéger cette espèce la met è risque de disparition par les pêcheurs et les phoques gris dans la zone nord du Golfe, celle qui reviendrait au Québec devenu pays.

    En 2003, un reportage de Radio-Canada signale que « pendant des décennies, l'Islande et le Canada pêchent à peu de chose près, la même quantité de morues ». Il signale que dans les années 80, devant la baisse de ses stocks, les autorités islandaises imposent des réductions importantes de quotas alors que le Canada, « voulant profiter de la nouvelle zone des 200 milles, (…) augmente considérablement sa capacité de pêche. En découla une baisse drastique des stocks de morues »

    L’Islande, durant cette période, étend sa zone maritime et instaure des pisciculture pour reproduire des morues, un produit associé à son économie. En 2003, elle pêche le tiers des morues sur le marché et, en 2017-2018, elle pêche près de 260 000 tonnes de morue.

    Dernier point. En Islande, il y a aussi des phoques gris. La différence est dans la protection de la morue pour une exploitation assurant la reproduction des stocks, un peu comme l’est la pêche au homard. Au Canada, l’indécision favorise des profits à court terme.

    • Serge Lamarche - Abonné 10 septembre 2019 13 h 56

      On peut blâmer le gouvernement mais les pêcheurs ne sont certainement pas des gens qui voient loin. Les chasseurs de phoques gris non plus.